Mardi 6 juin 2006 2 06 /06 /Juin /2006 08:57
All my life Ive been searching for somethin
Somethin never comes, never leads to nuthin
Nothin satisfies, but Im gettin close
Closer to the prize at the end of the rope

All night long I dream of the day
When it comes around, and its takinaway
Leaves me with the feelin that I fear the most
Feel it come to life when I see your ghost

Calm down, dont you resist
Your such a delicate rist
And if I give it a twist
Somethin to hold when I lose my grip

Will I find something in there,
To give it just what it needs
Another reason to bleed
One by one, hidden up my sleeve

One by one, hidden up my sleeve

Hey, dont let it go to waste
I love it but, I hate that taste
Weight keeping me down

Will I find the believer
Another one who believes
Another one to decieve
Over and over, down on my knees

If I get any closer, i
And if you open up wide
And if you let me inside
On and on, Ive got nuthin to hide

On and on Ive got nuthin to hide

Hey, dont let it go to waste
I love it but, I hate that taste
Weight keeping me down

All my life Ive been searching for somethin
Somethin never comes, never leads to nuthin
Nothin satisfies, but Im gettin close
Closer to the prize at the end of the rope

All night long I dream of the day
When it comes around, and its takinaway
Leaves me with the feelin that I feel the most
Feel it come to life when I see your ghost

Done, done; on to the next one
Done, done, and Im on to the next one
Done, done, and Im on to the next one
Done, done, and Im on to the next one

Done, done, and Im on to the next one
Done, done, and Im on the next one
Done, Im done, and Im on to the next


Done, done; on the next one
Done, Im done; Im on to the next one


Hey, dont let it go to waste
I love it but , I hate that taste
Weight keeping me down


Done, done; on the next one

Done, Im done; Im on to the next
Par JC - Publié dans : jcguerin
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Lundi 5 juin 2006 1 05 /06 /Juin /2006 12:46

            Je fuis enfin l’hôpital. J’ai un peu l’impression de revenir de la guerre. Des charniers, surtout, à vrai dire. Sonya me ramène en voiture, l’Espace de son père, je crois qu’elle va me laisser seul. Au fond de moi je me dis que même si elle s’inquiète elle ne voudra pas subir l’énumération de mes problèmes existentialistes toute la soirée, donc, elle dort pas chez moi, donc, c’est pas encore ce soir que je me la tape. Une fois arrivés, elle me recommande de l’appeler si j’ai envie de parler, je lui proposerais bien de monter, mais je crois qu’elle se sentira plus à l’aise avec quelques kilomètres de câbles téléphoniques entre nous. Elle claque sa portière, la voiture s’éloigne, je la regarde, par réflexe. Sur le pare-choc arrière elle a posé des autocollants en forme de fleurs.

            Je ne saurais pas décrire Sonya, physiquement. A vrai dire, ça serait dur, faut imaginer une fille très commune, avec les cheveux mi-longs, un faux air triste accroché sous le nez en permanence et un faux air inspiré au-dessus. Elle semble toujours beaucoup réfléchir avant de parler, et chaque mot semble lui caresser les ovaires avant de traverser les cordes vocales. C’est le genre de fille avec qui on a envie de coucher mais qu’on n’imagine pas au lit. Elle a une belle peau claire, presque pâle, sensée certainement rappeler une maladie de l’âme. C’est une artiste, après tout.

            Oui, elle ressemble à une intellectuelle qui parodierait une intellectuelle, pourtant, elle n’est pas bête, je sais qu’il y a bien plus de fond dans son esprit océanique que dans la marre où je me noie. Je remonte chez moi, retrouver l’appartement que j’espérais ne jamais revoir. Je ne m’y sens pas bien, pourtant il est confortable, lumineux, de son troisième étage, c’est un grand studio, avec une cuisine à part, et une baignoire. Baignoire que je ne suis plus prêt d’utiliser, sauf peut être pour changer une ampoule en écoutant « les magnolias ». Pour la première fois depuis longtemps je me sens seul. Depuis le départ de mon ex, Diane, il y a un an, je me rend compte que plus rien ici ne semble m’attendre, m’accueillir, ni cette fille qui m’a servie de copine pendant huit ans, ni ses affaires, meubles, habits, rideaux, chat crétin qui chie uniquement à l’heure du repas. Je me rends compte que je n’étais pas si dépaysé à l’hôpital, sauf que chez moi il n’y a pas d’odeur, ni la vieille, ni les produits, le liquide de nettoyage, la lessive…

            Je me sens étouffer, à des bras et des pas de tous ces objets pour lesquels j’ai économisé avidement afin de les posséder, parce qu’ils me faisaient envie. Parce que chez les autres, ils semblaient vivants. J’appelle Sonya sur son portable :

            - Sonya ?

            - Germain ? Tu te souviens que je suis en caisse ?

            - Sonya, je me sens pas bien chez moi…

            - Je suis désolée, je t’aurais bien proposé de dormir chez moi mais j’ai le vernissage d’Audette ce soir. Je suis déjà à la bourre.

            - C’est normal, t’inquiète pas, ça choquera personne.

            - Appelle Antoine, ou Jerém. Mets-toi de la musique en attendant.

            - Non Antoine a bloqué ma chaîne sur CD, j’ai que des cassettes.

            - Tu sais pas comment marche ta chaîne ?

            - Toi tu dois savoir c’est la même que la tienne.

            - Y’a deux boutons à tourner, ça te passera le temps, je dois raccrocher je fais n’importe quoi.

            Il y a un bruit de klaxon derrière. J’espère qu’elle a tué une infirmière. Elle reprend :

            - Et t’as pas un CD chez toi ?

            - Non c’est Diane qui avait des CDs – j’en profite, perfidement, pour parler de la cause probable de mon malaise.

            - Va en emprunter, je sais pas. Je raccroche. Ça te fera du bien de rester un peu seul, de t’affronter, un peu. A plus.

 

            Elle raccroche.

            La vache, je suis sûr qu’elle a pris son air inspiré du haut de la tête pour dire cette connerie. Comme si les grandes phrases étaient réservées aux artistes, des gens pensants, et bien pensants, mes parties oui ! J’ai jamais réfléchi pour griffonner sur un bout de papier !

            Mais la Charolaise elle a pas tort. Si il y avait un peu de musique chez moi ce serait certainement plus accueillant. Quand je rentrais du boulot Daine était toujours là, elle finissait plus tôt que moi, elle était vendeuse, aussi, de fringues, enfin ceintures, sacs, rubans, tous les trucs que les gonzesses mettent pour se taper les mecs les plus beaux possible. Elle écoutait beaucoup de chanson française, et pas que de la vieille, du dark ou des machins comme ça, Noir Désir, Les Béruriers Noirs, bref, que des trucs très obscurs. On peut pas dire que j’aimais pas mais j’écoutais très distraitement, et puis ça m’empêchait de lire. Si, j’aimais bien Brassens, sauf « le cocu », quand elle la mettait je croyais qu’elle voulait me faire passer un message. Elle s’est cassée avec tous les CDs et m’a laissé la chaîne, j’avais pourtant bien calculé mon coup, j’y gagnais, mais j’ai l’impression qu’elle a été plus maligne que moi.

 

            Demain j’irai emprunter des CDs à Jérém, Jérémy, un vieux pote. Enfin une connaissance plutôt, on s’apprécie pas mal mais on se voit pas plus d’une fois par mois, il fait souvent des soirées, j’y vais de temps en temps. Je l’avais évité un moment du temps ou il fréquentait encore Diane, je voulais plus la croiser, puis elle s’est cassée au Canada, avec son nouveau mec. En huit ans elle et moi on a déménagé de la place Alphonse Kaar à ici. En deux mois elle a parcouru la moitié de la planète avec lui. Cette notion des distances rend mon appartement encore plus exigu, ici il n’y a pas de courrant d’air, seulement de la bise.

            Pourtant tout est propre, on peut pas dire, je suis pas un fan du ménage, j’ai pas vraiment le temps à vrai dire, mais comme je suis chez moi que le soir, entre la cuisine et la télé, ou dehors, j’ai que la table et le salon à ranger. Le lit à faire, tous les matins. On peut bien manger sur le sol, va, enfin je le ferais certainement s’il fallait pas passer la serpillière derrière. Tous mes meubles ressemblent à ma chaîne, j’ai pas fait les brocantes pour acheter des saloperies d’occasion sur lesquelles des pèquenauds ont pu copuler grassement, à chaque fois que j’avais besoin de l’un ou de l’autre de ses âpres rangements je faisais le tour de mes amis, des catalogues, pour choisir celui qui irait le mieux, et mon appart est un exemple d’organisation, structuré, fonctionnel, mais pas convivial, je dois le reconnaître.

            Je n’échangerais ces objets pour rien au monde, mais leur assemblage ressemble à la fleur en pâte à modeler que j’ai faite quand j’avais six ans. J’avais choisi les plus belles couleurs pour les pétales et j’avais tout mélangé. J’ai obtenu une belle rose marron, enfin si on peut voir une rose dans une boule irrégulière écrasée d’un côté. Mon lit est grand, mais il est vide, ma chaîne meurt de faim, et ce soir les infirmières me manquent. J’ai une table en teck, contre le mur, et quatre chaises faites dans le même bois, parfaitement assorties, dont une se trouve séparée des autres et est placée devant la télé, noire, comme toutes les télés. Ma petite lucarne se trouve sur mon meilleur achat, un meuble noir aussi à roulettes qui pourrait soutenir un éléphant, et dont j’attends toujours de savoir comment utiliser les prodigieuses aptitudes, sinon pour ranger le programme de la semaine et le magnétoscope. Dans ma jeunesse chez mes parents on récupérait de vieux meubles biscornus et capricieux, dont les portes fermaient à peine, et qui branlaient considérablement. Quand mon père a eu des sous, ils se sont payés du tout nouveau mobilier, et une aire de bonheur solide et silencieuse s’est offerte à nous, de telle sorte qu’en m’installant j’ai tout acheté en neuf, et j’en suis très content.

           
           

            Qu’est ce qui me plait vraiment, m’a-t-elle demandé ?

            C’est pas vraiment une colle, y’a des tas de choses qui me plaisent. Mais pas qui me passionnent. Sur le coup j’ai répondu ces tas de choses, puis une par une je me rendais compte que c’étaient plus des habitudes, d’anciens loisirs, que des passions.

            Taisons les inclinaisons naturelles des gamins pour les légos, les tyrannosaures, les insectes bizarres, les robots et les crottes de nez. Et tant d’autres. Le premier métier que je voulais exercer était postier – honte sur ma misérable existence – j’avais déjà l’ambition d’une mouche à merde passant d’une fiente à une bouse. En fait j’aimais le vélo, et écrire à mon meilleur pote de l’époque, Jean-Louis. Avec le recul y’avaient d’autres choix possibles, testeur de testos au tour de France ou commis littéraire, bref, j’hésitais entre philologie et sport extrême et ne cédant à aucun des deux je me décidai pour le métier le plus assommant et litanique que l’humain ait jamais créé. Tout dans le facteur me rappelle le glandage, la fainéantise, l’oisiveté, la cagnardise, et tous les dérivés linguistiques exprimant un minimum de travail demandant un minimum d’intellect.

            Attention je dis pas que les facteurs sont cons, au contraire, ce sont les plus malins qui obtiennent ces postes prisés, des atoniques professionnels qui passent deux heures à mettre des lettres dans le bon trou, puis le reste de la journée à lézarder au bistrot pour pas avoir de tri supplémentaire à effectuer.

 

            Je ne suis pas vraiment une bête de travail, mais suffisamment pour avoir choisi une autre voie. C’est surtout à l’adolescence que mes passions se sont multipliées. Les bandes dessinées d’abord, simplement parce que ça allait plus vite à lire qu’un Proust ou un long, fastidieux, ennuyeux et particulièrement pénible Balzac – un écrivain que j’apprécie par ailleurs, dans tout ce qu’il a fait d’autre et auquel je ne me suis jamais intéressé. Et forcement comme je voulais faire pareil, et raconter mes problèmes familiaux et sociaux au monde qui serait captivé, j’ai décidé de devenir dessinateur, avant de m’apercevoir que l’histoire ne faisant pas tout, gribouiller ne me conduirait nulle part. Soit je faisais une école, soit j’arrêtais précocement ma carrière pour m’orienter dans une voie pas déjà monopolisée par les Vinci, David, Cézanne, Dali, Vernet, Drouais, Boilly

            Ensuite il y a eu la période fille, donc j’ai voulu faire de la gratte, mais je me suis vite rendu compte que j’avais plus envie de savoir en faire que d’apprendre. Et puis on fait toujours ça en s’imaginant dans un groupe et à cette époque j’avais pas trop envie de fréquenter personne. J’en ai joué plus ou moins régulièrement pendant un an, un binoclard m’avait proposé de faire un duo pour progresser mais je voulais pas traîner avec ce naze, c’était un coup à perdre des amis, et à finir ingénieur. Je jouais du Nirvana comme tout le monde, c’est facile pour apprendre, la difficulté pour eux c’était d’arriver à se souvenir des notes complètement défoncés, alors y’en avait pas trop. Tout le monde a tripé sur « Smells like white spirit » mais j’accrochais pas au rock, ni à la musique en fait, ce qui est je pense un gros handicap pour un guitariste. J’ai failli faire bassiste, c’était plus simple, mais entre temps mon cœur était pigeonné par une autre passion.

            Le jeu vidéo. Elle m’a accroché longtemps, cette garce à deux boutons, puis trois, puis six, pour ça elle ressemblait beaucoup aux filles que je draguais. Je jouais chez un pote tout d’abord, je m’incrustais chez lui tous les après-midi, j’étais doué, je finissais tous ces jeux, il a du être jaloux, après deux mois de séparation estivales il ne m’a plus accueilli, il avait d’autres potes avec des ordinateurs, je me suis donc acheté ma première console, c’est comme ça qu’on devient sociopathe dans le jeu vidéo, en n’ayant pas la bonne bécane. Malheureusement mes parents me laissaient pas jouer autant que je voulais, déjà ma mère femme au foyer décrochait pas de la télé et de ses jeux soit disant interactifs – j’ai pris une bonne cuite à la mort de Patrick Roy –, j’avais l’école, et quand mon père rentrait il me faisait bosser pour devenir ingénieur, c'est-à-dire, en gros, vérifier que les boulons entrent bien dans les vis, qu’on s’empale pas sur une chaise en s’asseyant dessus, qu’on peut ouvrir une boîte de raviolis au milieu de la brousse avec un couteau et un coton-tige sous l’effet du poison, avec un QI pour test estimé à quatre vingt quatorze.

            Donc je jouais surtout le week-end, ratant peut être la seule occasion de ma vie de devenir cador à quelque chose que j’aimais. Quand j’ai commencé à bosser j’ai tout foutu en l’air.

 

            Puis j’ai eu quelques autres passions de passage, photographie, pêche, peinture, mangas forcement quand Dragon Ball a envahi nos écrans avec ses singes qui pétaient la gueule aux extra-terrestres, Ken le survivant, et les chevaliers du zodiaque, qui se battaient pour qu’on accepte le diplôme d’Elizabeth Teissier à la Sorbonne. Puis une fois majeur j’ai bossé chez ma tante au magasin de thé, un été bien ennuyeux dans la commune de Saint-Pourcain-sur-Sioule, le village de l’autodérision, que des vaches, pas une fille, j’ai donc passé ma journée à apprendre les compositions par cœur. Avec l’argent que j’ai gagné je me suis payé une semaine à Tahiti, il a plu tout le temps et j’ai eu la chiasse. Et quand il pleut, ils sortent que les grosses vahinés, sûrement pour garder de plus larges parcelles de plage sèches. J’ai plus quitté la France après ça, sauf pour aller voir au Canada si Diane voulait pas rentrer, par hasard. Il a fait beau, mais j’ai eu la chiasse aussi, être pâle et pourrir les chiottes de son rival c’est pas la meilleure technique pour faire revenir quelqu’un.

 

Alors maintenant, qu’est ce que j’aime ? J’emprunterai Starmania demain, c’est agréable d’avoir des chansons qui parlent de soi, la serveuse automate, c’est exactement moi. J’aime mes amis, j’aime…Mes amis. J’aime les voir vivre. J’aime être chez eux, j’aime imaginer que Diane revient. J’ai collectionné les lubies, mais je n’ai jamais vraiment rien adoré, sinon la vie de couple. Peut être, voilà. La musique, le dessin, la peinture, la photographie, c’était pour impressionner Pascale, Florence, Sandrine, Stéphanie, Faustine, Fabienne, Sarah, Nathalie, Angélina, et Diane. Voilà ce que j’aime : être amoureux, être en couple, draguer les filles, m’imaginer avec elles. Je crois que j’ai trouvé ma passion. Depuis que la Diane est partie avec son morpion, je n’ai pensé qu’à son retour. Elle ne reviendra pas, il faut que je dégotte sa remplaçante. Je dois draguer. Grande première, en omettant la cassette que j’ai envoyée à ma cousine avec tous les grands duos romantiques, Peter et Sloane, Stone et Sharlène, David et Jonathan, Felix Gray et Didier Barbelivien…Mais ma cousine n’aimait pas la musique non plus.

 

            Le téléphone sonne. Si c’est une nana, j’essaye de me la taper…Je décroche :

- Allo ? Germain ? C’est ta mère…
- Maman…Ça va ?
- C’est plutôt à moi de te demander ça !

- Et oui ! Tu vois c’était pas grave je suis déjà rentré…

- Tu bois trop ! Tu étais avec tes amis hein ? Et ils ont rien dit ? Ils étaient dans quel état je me demande ! Tes amis sont de mauvaises fréquentations. C’était mieux quand Diane te tenait en main !

- Maman…C’est fini, tout va bien, je bois pratiquement jamais, hier j’ai trop bu et j’ai pas envie de recommencer. Mais j’ai quelques soucis en ce moment…

- Ha quel gâchis de perdre huit années de ta vie avec cette fille charmante et de la laisser partir parce que tu ne veux pas faire d’enfant.

- Elle est pas partie pour ça !

            Derrière j’entends mon père qui se tape le front. Dans les vieux couples en général il y a des dissensions, on se supporte bien plus qu’on s’aime, moi j’ai pas de chance, mes parents s’entendent comme au premier jour pour me pourrir l’existence.

- Chéri, essaye de l’appeler, je suis sûr que tu peux la convaincre de revenir. Moi elle ne m’écoute pas…

- Quoi tu…Tu l’as appelée ?

- Ecoute Germain ça fait un an que les choses traînent, que rien ne change, que tu ne lui donnes pas plus de sécurité. Je lui ai parlé de vos fiançailles et…

- Nos quoi ?
Je suis pétrifié…

- Je lui ai promis que si elle revenait je te ferai changer d’avis sur le mariage. D’ailleurs Dimanche le père Magrain vient manger après la messe. J’aimerais que tu viennes lui parler.

- Ha non ! Dimanche je vais chez Antoine, c’est impossible, je dis sèchement. Tu as vraiment appelé Diane ?

- J’ai promis au père que tu serais là, je l’ai fait venir exprès pour toi. Tu te rends compte dans quel embarras tu me places ? Tu veux tuer ta pauvre mère ?

            Je l’entends brailler à une distance raisonnable du téléphone « chéri…Amène-moi une chaise ». Son souffle s’accélère, je me sens commettre un matricide.

- Tu viendras Dimanche ?
- En coup de vent alors…

- Tu vas louper la messe ? Tu comptes voir le père Magrain sans être venu à sa messe ?

- Maman je crois plus en dieu !

- Hooooooooooooo ne recommence pas avec ces sornettes !

            Au fond à nouveau, ma mère suffoque « chéri parle-lui ». C’est l’heure du numéro du père, après le chantage affectif, la démonstration d’autorité.

- Allo !? A chaque fois que nous venons prendre de tes nouvelles tu mets ta mère en pleurs. Elle s’inquiète énormément pour toi, tu sais depuis le départ d’Alain tu es un peu tout ce qui nous reste, alors sois plus gentil avec elle.

Alain, c’était mon grand frère. Il les a fuit.
- Mais c’est elle qui m’impose…

- Ne parle pas comme ça, tu ne sais pas ce que c’est d’être parent, encore, pourtant c’est bien de ton âge. Il est temps de grandir, de devenir adulte, la bohème, ça n’a jamais mené personne nulle part. Mais à quoi tu penses ? On aurait du t’envoyer chez les Jésuites.

            Les Jésuites. Parenthèse sur une bande de trépanés, à fond dans leur trip petit Jésus et martyr, j’te tape avec un cierge et je t’encule à la nuit tombante, pour te purifier les intestins du diable qui ta bite. Je t’apprends à reconnaître une baffe d’une tarte, je te montre l’hygiène chrétienne et j’mets pas de capotes parce que c’est la honte pour un curé d’aller s’en procurer à la pharmacie. J’te fais chier parce que tu te laves les couilles un peu trop longtemps pour que ce ne soit pas suspicieux, à six heures du matin à l’eau froide, et à la pause de midi je désengrosse des bonnes sœurs malchanceuses à l’aiguille à tricoter. Là-bas le danger c’est pas la savonnette, c’est la confession, mot extrêmement bien choisi qui contient tout ce que le curé veut obtenir de vous. Sans oublier le trip prières « sainte Marie mère de Dieu fais qu’on soit gentils et qu’on aime les pauvres » et chants grégoriens, un coup à péter la gueule à tous les Grégoire à la rentrée en Septembre, et à passer tout Era et Enigma au mixeur. J’ai échappé à ça en fuyant chez les scouts, des gens moins agressifs et à peine moins crétins, tous en uniforme à chanter soit des chansons paillardes soit des rengaines chrétiennes, à faire des messes tous les Dimanche qu’il pleuve, vente ou neige, abattus de fatigue après toute une nuit à se mesurer la bite. Je croyais apprendre les plantes et les pattes de rongeurs à la con, j’ai appris la branlette et les jeux de tarot avec des filles à poil dessus. Il manquait que des nanas dans ces camps là, bon à part les cheftaines, matons hirsutes sensuelles comme la brosse à chiotte d’un bistrot d’alcooliques.

- Ecoute je suis fatigué ce soir. Je ferai ce que je peux pour Dimanche. Salut…

- Et tu cacheras ton horrible tatouage devant le père Magrain.

- Bonsoir.
- Bonsoir, porte-toi bien.
 

Mon tatouage, une petite tête de mort sur l’avant-bras gauche, pour impressionner Pascale, fait par un pote, gratos, mais qui ressemble à un espèce de signe satanique du coup. En le découvrant mes parents m’ont interdit de voir tous mes camarades tatoués, percés, ou qui portaient trop de noir. Ils ont jeté le disque de Black Sabbath que m’avait prêté ladite Pascale, j’ai même pas eu le temps de l’écouter, c’était un groupe d’ados qui faisaient des chansons sur les super héros, rien à voir avec Satan, mais allez expliquer ça à de l’antiquaille qui n’y comprend rien. On la voit pratiquement plus, ma décalcomanie. Je vais passer un Dimanche atroce. J’ai envie de recommencer ma soirée d’hier, un bar, puis un autre, puis le pont, le fleuve et la paix. Et la vieille qui chlingue, les infirmières hystériques, non, je dois tenir le coup. Un Xanax et au lit. Mon programme de la semaine : aller chercher des CDs chez Jérém, me taper une nana, et aller faire de la lèche auprès du père Magrain, ça fera des vacances aux enfants de cœur.

Par JC - Publié dans : jcguerin
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Lundi 5 juin 2006 1 05 /06 /Juin /2006 12:45
step right up,
march,
push,
crawl right up on your knees,
please,
greed,
feed,
(no time to hesitate)

I want a little bit,
I want a piece of it,
I think he's losing it,
I want to watch it come down,
don't like the look of it,
don't like the taste of it,
don't like the smell of it,
I want to watch it come down.

all the pigs are all lined up,
I give you all that you want,
take the skin and peel it back,
now doesn't it make you feel better?

step inside,
surprise,
lies,
stains like the blood on your teeth,
bite,
chew,
suck,
(away the tender parts)

I want to break it up,
I want to smash it up,
I want to fuck it up,
I want to watch it come down.
make me afraid of it,
let's discredit it,
let's pick away at it,
I want to watch it come down.

all the pigs are all lined up,
I give you all that you want,
take the skin and peel it back,
now doesn't it make you feel better?
the pigs have won tonight,
now they can all sleep soundly,
and everything is all right.
Par JC - Publié dans : jcguerin
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Dimanche 4 juin 2006 7 04 /06 /Juin /2006 11:09

Le cap de la trentaine que certains appellent ça…Ça m’étonnerait, je suis déjà passé par l’adolescence sans qu’elle ne laisse aucune trace sur ma peau de satin ou mes souvenirs imbibés. Je crois que je fais la crise de l’homme face à l’univers, quelques murs se sont effondrés devant moi, dieu, mes espoirs, mes illusions, et me voilà face au monde. Hier une certitude s’est imposée à moi : je n’étais pas heureux, je ne l’avais jamais été et je ne le serai jamais. C’est le troisième point surtout qui m’avait échappé jusqu’alors, avec les conneries de mes parents et l’optimisme empirique qui suinte de mes amis, je pensais que ma vie jusqu’alors n’était que la préparation à une erre de bonheur annoncée, comme le fond en chocolat au fond d’une glace à la vieille. Et il y a à peine une heure j’ai compris quelle était la vraie nature de ce chocolat tant attendu, alors même que mon espérance quand à son volume s’étiolait plus je creusais dans la glace ridée sans fond. Bref, je m’étais fourvoyé sur la marchandise depuis le début, et comme d’habitude, tout a cassé deux jours après l’expiration de la garantie. Tout ce qui m’attendait, au mieux, c’était ce qui se trouvait à ma droite, dans le lit mitoyen.

 

Mais maintenant j’ai vu la mort, et je n’ai plus envie d’y retourner. Pathétique quelque part, ma lâcheté peut être un signe qu’il me reste quelque chose à tenter sur cette terre. J’imagine que quelqu’un qui n’a plus rien à perdre tente de s’étrangler avec sa perfusion à peine réveillé, de se trancher les poignets avec du verre, de mettre sa tête directement entre les cuisses de sa bactériologique voisine. Rien de tout ça ne me tente, au fond de l’eau, réveillé de ma somnolence spiritueuse par le froid, trimballé comme un bout de bois avec l’aisance d’une mouette dans le mazout, incapable de respirer et pris soudain de la brusque envie d’y réussir, je découvrais ainsi en moi une foule de chemins inexplorés, de portes entrouvertes,  d’avortons de graines d’espoir qui dans mon bain tumultueux prenaient racine, promettaient quelques feuilles, et un printemps ou les gouttes sur les pétales pourraient être rougies par un soleil lointain mais chaleureusement généreux à des milliers de kilomètres de lui, de son petit magma, de son existence égocentrique, essentielle et suffisante.

 

Aujourd’hui la vieille peut bien péter foireusement de tout son saoul, il y a derrière ces murs jaunes aseptisés, ces vieilles fenêtres qui ont vu crever plus de personne que je n’en fréquenterai jamais, quelques questions sur moi et « la vie » qu’il me semble important de résoudre. Retrouver cette lumière ailleurs qu’au fond d’un fleuve, la toucher, voir si l’on s’y chauffe ou si l’on s’y brûle. Et agir en conséquence, le cas échéant.

 

Le docteur passe, à la sympathie qu’il se retient pudiquement d’éprouver, je vois bien que cette pétasse d’infirmière a cafardé, j’ai pas intérêt à me chier dessus sinon y’aura des photos sur internet. A partir de maintenant je me méfie de tout le monde, chaque blondasse trop bien foutue pour travailler dans ce service puant n’est qu’un leurre siliconé destiné à me faire ingérer un laxatif quelconque ou à me torturer avec une aiguille rouillée cinq fois supérieure au gabarit réglementaire. Le docteur ne reste que quelques instants, le temps de reconnaître tel un physionomiste armé d’un stéthoscope les signes de l’alcoolisme imbécile ou du suicidaire tendance Houellebecq. Pas de témoins, Antoine muet comme une carpe qui est déjà en retard pour son rendez-vous dans une demi-heure, personne d’assez finaud pour capter un signe dépressif après deux verres de n’importe quoi. Bref, aucune preuve accablante et surtout aucun mobile plausible pour m’envoyer chez les masturbateurs de crâne, ou pire, chez les G.O. en blouse blanches qui traînent pas loin des nids de coucous.

Aucun antécédent. Alors une remontrance chaleureuse, un dépliant sur l’alcoolisme quotidien, et une parole d’optimisme pour finir l’entretien sur une note positive, comme si je le payais à la prestation. La prochaine fois, je rentre en voiture. Encore une politesse forcée et aucune remarque lorsque la vieille recommence à dégoutteler du petit trou, et je peux attendre qu’on revienne me dire de signer ma feuille de sortie et de dégager vite fait histoire de faire rentrer des souffrants plus urbains, mon idiosyncrasie n’étant plus tolérée dans l’établissement avant d’avoir au moins un trou dans l’estomac ou un œil qui pend.

 

Vers une heure un repas nous est servi, comme on m’avait dit que je resterais pas le soir, j’ai choisi de ne pas mettre ce diagnostique en péril en ingérant une partie de la bouillie incertaine qu’ils nous ont servi. Oui, je sais, des enfants crèvent de faim, ils n’ont qu’à se péter une jambe s’ils veulent profiter de la merveilleuse gastronomie diététique servie aux suffocants caniculaires pour accélérer un peu leur agonie. Et c’est moi qui suis cynique ! S’ils ont fait les joints des fenêtres avec ça les vieux auront pas froid cet hiver, tant mieux, ça fera un moins grand gradient l’été prochain pour les rescapés des vacances scolaires. Grâce aux autoroutes les maîtres savent où abandonner leurs chiens, grâce aux hôpitaux ils savent aussi quoi faire de la famille. A nous les sommets et les eaux profondes ! Sans la belle-mère qui dit qu’il fait trop chaud, trop froid, que le soleil tape trop fort ou qu’il ne faut pas aller en forêt à cause de ces putains d’écolos qui réinsèrent le loup ! Bienvenue dans un monde où trois bougres sont heureux sur les cadavres de cinquante autres !

La vaisselle doit être drôlement bien étudiée ou alors l’eau extrêmement chaude pour pouvoir détacher les nombreux restes de nourriture que les plus maladroits renversent sur leur verre, leur plateau, leur table, leurs draps. C’est une expérience un peu extrême un repas ici, je veux dire sans même l’impression paranoïaque justifiée qu’une certaine infirmière s’est lavé les mains dans votre purée, c’est comme un Mac Do sans clown et sans couleur, où on mangerait allongé sur la table avec la paille du coca directement dans l’avant bras. Comme si tout devait vous rappeler qu’il faut pas traîner ici, mais qu’en plus, faut surtout pas revenir.

Mais une certaine dame en blanc me forcera certainement à manger tout ce qu’elle a pu dissimuler dans ma pitance si je ne m’en débarrasse pas rapidement dans l’assiette de la voisine, endormie instantanément  après son repas et un dernier souffle de sa bombe anti-agression favorite. Les dératiseurs sont tranquilles pour l’année, les aérations sont nettoyées, les canalisations plus saines que l’air ambiant.

 

J’exécute donc, alors que ma voisine regarde bêtement un pathétique rouge-gorge qui se gratte l’entrejambe avec le bec, je vide mon écuelle dans la sienne. Le méfait accompli, la vieille trop débile pour se rendre compte de la supercherie et trop gaga pour en articuler la teneur, les preuves sont inexistantes. Sauf s’ils analysent sa part et qu’ils découvrent des traces d’urine, mais bon, soit y’a un maillon faible dans la restauration hospitalière, soit je suis un sacrément gros pervers, et devant un juge j’ai mes chances. Comme elle se rendort je peux regarder l’émission qui me plaît, pas trop fort pour pas qu’elle se réveille avant la fin du soap du début d’après-midi et me le réclame corps et âme, tout ça pour se rendormir encore devant. Sales vieux. J’vais faire commerce de traversin qui se replie tout seul la température augmentant ou baissant, étouffant une belle-mère trop pénible ou un beau-père trop riche. Je ferai fortune. Je réclamerai un pourcentage…

Une nouvelle infirmière, avec des fesses démesurées par rapport à ses jambes, vient récupérer les restes de ce qu’on désigne ici par la dénomination technique de « nourriture », elle entre en me lançant un regard perçant mais me gratifie aussi d’un sourire narquois en croyant constater que j’avais bien tout mangé. Mon plateau repart dans l’antre de la guilde des cuisiniers, lieu hautement gardé des hospices civils, dans lequel il est plus difficile de pénétrer que dans n’importe quel bureau où sont rangés vos dossiers ou n’importe quelle pharmacie où l’on peut se procurer de la drogue. Un ami y travaillait. Honnêtement je me souviens pas avoir jamais entendu qu’il ait fait une seule fois la popote chez lui, qu’il ait ouvert un bouquin culinaire, voire qu’il ait jamais mis les pieds dans une cuisine autrement que pour demander à sa femme si le repas était prêt. Ce type-là confondait le thym et la menthe, le ketchup et la sauce tomate. Il était à la gastronomie ce que Jean Pierre François était à la chanson : un étranger éphémère. Hé bien ce type ne s’occupait pas seulement de mettre un pot de compote par plateau, il préparait aussi des plats aussi impossiblement complexes que de la purée ou de la ratatouille. Finir dans son service s’était se condamner à passer quelques jours en gastro avant de repartir. Il y a des gens qui ont moins souffert d’un voyage en Inde que de goûter ses compositions.

 

- Madame Pinelle, réprimande l’infirmière, vous n’avez rien mangé ! Vous devez prendre des forces vous savez, sinon vous ne sortirez jamais !

- Mais si, j’ai mangé », répond-elle avec sa petite voix lente et aiguë, comme implorant la pitié des faibles, et puis elle regarde son assiette pleine. « Ha…Je croyais avoir plus mangé… »

 

Je crains une seconde que mon plan n’ait foiré. Je ne me trompe que peu. L’infirmière aux grosses fesses prend une petite cuillère pour forcer la vieille à finir mon repas. Tant mieux, c’est pas perdu pour tout le monde me dis-je. Sauf que maintenant qu’elle est réveillée elle veut voir son feuilleton, parce que c’est aujourd’hui que Jack et Brenda se marient, en grandes pompes, même si c’est un peu parce que Brenda est enceinte pense l’infirmière au gros cul, oui, répond ma goûteuse, car Jack aime toujours Berverley en secret.

Je veux sortir d’ici.

Alors que la présence de Beverley dans les invités du marié dérange fortement la famille de Brenda, sauf Paul, qui est amoureux d’elle et à qui ça fait donc très plaisir, je trouve le nombre de têtes d’infirmières passant devant ma chambre de fond de couloir pour aller contempler le terrain vague dans l’arrière-cour un peu trop important. Soudain je comprends, finaud que je suis malgré mes péripéties de la veille, la momie lâche, alors que Jack a dit oui mais que Brenda hésite, en raison de la présence fortuite de Beverley, une immonde caisse asphyxiante qui fait soulever les draps et résonner les murs, avec sur son visage une expression dramatique et terrifiée digne du cours Florent qui semble dire « il y a une bombe sous mon lit » ou « j’ai horriblement mal au ventre ». Le laxatif, les salopes, il s’est retrouvé dans la gamelle de mon infortunée et maintenant excessivement diarrhéique voisine. Comme par hasard une horde d’infirmières toutes pâles surgit dans la chambre sans qu’on les appelle, quoi que le bruit et l’odeur, credo présidentiel, aurait bien pu les alerter même si elles étaient à faire de l’humanitaire dans un pays ou les vieux ne crèvent pas devant des soaps imbéciles.

Une moitié des dames blanches tente de réparer les dégâts conscientes de leur responsabilité indirecte, l’autre moitié me lance des regards furieux et impuissants, fomentant simplement dans leur petite tête de médecin qui a échoué un nouveau plan pour me zigouiller avant mon départ, un, pour se venger, deux, pour que cette affaire ne s’ébruite pas plus qu’elle ne l’avait déjà fait. Je suis pris alors d’une folle passion pour la double vie de Jack, les pensées métaphysiques de Wendy, le ranch de Gilmoore, l’homosexualité de Travis, pendant que ma voisine perd les eaux dans les toilettes transformées en champ de bataille comme on n’en trouve qu’en Normandie, au milieu des bouses et des déjections de bovins divers. La prochaine fois que j’ai un accident je ferai aussi bien de crever sur la route dans l’ambulance, proprement, dignement, d’une rupture d’anévrisme ou d’un arrêt respiratoire, et pas torturé par une bande de harpies qui j’espère n’accèderont jamais à mon dossier et mon adresse. Il me reste quatre heures à tirer et je me sens plus en danger qu’en prison sous la douche avec une savonnette dans les mains.

Je ressens alors une peur bien pire que tout ce que j’ai jamais ressenti. Le parachutisme, le benji, les fêtes foraines, c’est pas mon truc. Mais être baladé trois mètres sous la surface par des tonnes de flotte glacée n’est rien à côté de l’idée d’avoir à affronter une bande d’enragées psychopathes, armées d’une profusion d’ustensiles et de produits chimiques, attaché dans un lit qui a déjà vu passer une bonne quantité de cadavres aux motifs de décès plus ou moins obscurs. Ma nouvelle vie allait s’achever prématurément.

 

Une heure après, alors que les effluves mortels s’évanouissaient à peine, on tape à la porte, et on ouvre. Sonya pénètre dans mon bunker. Je la convaincs immédiatement de rester jusqu’à mon départ pour me ramener, ayant ainsi un témoin garant de mon intégrité physique. Alors que nous discutons de tout et de rien je vois les petits nez chafouins au regard maléfique des infirmières surgir régulièrement derrière la petite vitre qui orne la porte. Elles guettent le moment propice lors duquel je serai seul. Je me pisse pratiquement dessus chaque fois que Sonya va aux toilettes, et comme c’est une fille, elle y va souvent, et de plus pas dans les nôtres, la zone ayant été déclarée sinistrée après le repli des troupes.

 

Entre deux angoissantes pauses pipi, Sonya se décide à me parler des quelques semaines qui viennent de s’écouler. Sonya est peintre, et c’est une fille très sensible. Tellement sensible que j’ai eu envie de coucher avec, régulièrement, au cours de notre longue existence commune. Tous ses tableaux se ressemblent plus ou moins, des arbres, des rivières, des feuilles. Elle semble prise dans un monde auquel nous n’avons pas accès, avec le loisir de pénétrer dans le nôtre par la porte grande ouverte. Elle avait bien vu que je n’allais pas bien. J’avais perdu mon boulot un mois auparavant, mais ce n’était pas le problème, j’étais vendeur spécialisé, je vendais du thé, mon enseigne a fermé ses portes, le thé ne marchant décidemment correctement que dans les milieux de filles branchouilles, et certainement pas autant que l’alcool ou les nouvelles boissons diététiques. Mais du boulot je pouvais en trouver, des types assez monomaniaques et sociopathes pour connaître plus de trois cent variétés de thé, y’en a pas des centaines.

 

Sonya avait du parler à Antoine, ou inversement, et l’un des deux avait du balancer sur une éventuelle tentative de suicide, ou l’acte irréfléchi rendu possible par l’alcool et les prémices d’une dépression. Mais voilà, j’y étais, moi, dans la dépression. Et d’un côté j’avais envie de le crier au monde, et de l’autre de le taire à tout un chacun. Je voulais bien leur compréhension mais pas leur pitié. Surtout pas celle de Sonya. Alors lorsque la discussion s’engage là-dessus je détourne habillement mon propos sur ma quête de sens. Une étape par laquelle passe tout le monde, me dit-elle, mais personne n’arrive vraiment au bout, chacun trouve un port bien confortable ou le rhum a assez de sens pour lui.

- Je crois que je fais la crise de l’homme face à l’univers, quelques murs se sont effondrés devant moi, dieu, mes espoirs, mes illusions, et me voilà face au monde.

- Qu’est ce que c’est que ces phrases à la con, t’es sûr que tu vas bien ?

- Oui et non…Je voulais simplement dire que j’avais d’un seul coup moins de certitudes, ayant failli perdre la vie.

- Oui, je comprends, c’est normal, tu sais, tout ce qui sort de l’ordinaire nous pousse à nous interroger. Et toi tu es si normal.

Je ne sais pas si je dois prendre cela pour un compliment, une insulte, une phrase en l’air lâchée sans arrière-pensée. Normal est une notion bien étrange. Parfois ça désigne quelque chose de bien, de sain, de légal, de rassurant. Et des fois un truc ennuyeux, timide, lâche, petit, fade, insignifiant, voire lassant ou monotone. A mes interrogations gênées elle hésite.

 

- Oui, tu sais d’un côté tu as ton caractère, cynique et méchant, enfin pas tant que ça si on te connaît un peu, agressif et mordant disons. C’est ça ton être, en quelque sorte. Mais, enfin ou « et », tu as un côté très carré, dans ta façon de percevoir les choses, je sais pas comment t’expliquer.

- Ça m’aiderait pas mal pourtant…

- Tu n’as rien d’un excentrique, tu es comme un petit chalet sur une colline qu’on représente bordé de buissons bas, si je te peignais je mettrais un chemin rassurant pour y accéder, mais si facile que soit la route, tous les personnages d’un tableau n’y tiendraient pas.

La voilà qui me reparle de ses putains de toiles, alors qu’on parlait de mon mal-être, que je suis presque mort hier. Les filles ont la mauvaise manie de recentrer la discussion sur leurs impressions imprécises, plutôt que sur des faits, des exemples, des contre-exemples.

- En fait c’est ta façon d’être et il n’y a pas à la changer, c’est rassurant pour une artiste comme moi d’avoir quelqu’un de stable pour les moments de crise…

(gna gna gna)

…c’est plus par rapport aux questions que tu te poses. C’est bizarre en plus d’un autre côté t’es un vrai gamin, comme Nestor, sauf que t’as cinq ans de plus que lui…Les gamins c’est curieux et toi, non. Voilà, je ne te trouve pas très ouvert.

- Je suis parfaitement ouvert.

- Alors je vais le dire autrement. Les portes sont ouvertes mais l’air ne circule pas, tu regardes le monde autour de toi, tu te regardes, et tu ne vois que la surface. C’est très confortable, mais tu vois, je sais que ça ne va pas, avec ta famille. Avec ton boulot. D’un point de vue pratique, raisonnable, rationnel, c’est bien d’avoir un boulot et d’être un pro dans son domaine.

- C’est ce que je suis.

- Mais tu n’aimes pas le thé. Tu aimes l’odeur, mais tu n’en bois que pour en goûter de nouveaux. On peut te demander la composition de chacun, et même à partir de la composition te demander le nom du thé. Mais si on te demande ce que t’as ressenti en le goûtant tu n’es capable que de lister les ingrédients, ou dire si tu t’es brûlé en le buvant.

            - Je suis insensible c’est ça ?

            - Parfois oui, je crois. T’as enfoui un tas de choses en toi, je crois que t’as vécu un peu avec des œillères. Ça ne marche que jusqu’à ce qu’on te perce les yeux. Il y a des gens qui se regardent trop le nombril – surtout dans mon milieu – et toi c’est l’inverse. Si tu commences une nouvelle vie, de quoi as-tu envie ?

            - Ben comme tout le monde, avoir un boulot, trouver une femme.

            - Non, tout le monde n’a pas envie de ça. Et puis c’est pas assez personnel comme projet. Qu’est ce qui te plait vraiment, dans ta vie ?

Par JC - Publié dans : jcguerin
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Samedi 3 juin 2006 6 03 /06 /Juin /2006 12:32

Le plafond est blanc et les murs jaunes, les draps propres, je peux m’être réveillé chez mes parents mais l’odeur de maladie, de produits chimiques et de corps qui chancissent ne peut provenir que d’un hôpital. Je me sens faible, et las, je n’ouvre les yeux que quelques secondes le temps de voir que je ne suis pas seul, j’ai une très âgée voisine aussi hagarde que moi, et je me rendors, me demandant comment j’ai atterri au purgatoire des mourants. Ha oui…La noyade… Quelques images me reviennent, moi, suspendu en l’air, dépossédé de mon destin, au dessus des flots grondants, qui deviennent imposants, gigantesques, monstrueux, qui s’animent comme une bête douée de conscience qui attendrait de me happer sans pour autant me porter attention, moi si insignifiant à côté, et m’emporter anonyme au milieu de toutes les ordures qu’elle traîne avec elle. Moi, contre la gravité, un combat bien vain.

 

Lorsqu’on se réveille et qu’on a l’impression d’émerger péniblement d’un mixeur, la première question rationnelle qu’on se pose est : quelles sont mes lésions ? Alors je bouge tout ce qui me semble utile d’être bougé, les pieds, les bras, la tête, tout sauf le sexe, qui subitement perd l’importance qu’on lui accorde lorsqu’on ne craint pas de devenir un légume croupissant dans son bac ou une desserte qu’il faut nettoyer. C’est là qu’on comprend qu’il vaut mieux être un gymnaste eunuque qu’une Vénus de Milo qui a la trique. Avoir un sexe et pas pouvoir la toucher, tel est le calvaire peu enviable des manchots, des paraplégiques, des curés et d’un Américain sur trois.

Mais tout se meut comme avant, une légère odeur de silure et de rejets toxiques en sus, dont les effluves couvrent par intermittence l’odeur du cadavre de grand-mère à ma droite. Suis-je à la morgue ? Ha non, la vieille bouge, elle me regarde vitreusement, elle a du prendre un mauvais coup de chaud, l’été sera belliqueux cette année encore. Elle semble dépitée, c’est comme si depuis que j’avais retrouvé mes esprits elle se sentait à nouveau seule. Elle m’envie, d’aller mieux, je le sens, y’a plus rien devant elle qu’attendre, attendre un évènement qu’elle languit pas vraiment.

Son regard ne laisse aucune place au doute, elle m’en veut, elle est là en train de crever impuissante avec mille projets en tête et aucune chance de les réaliser, et moi, jeune couillon inconscient, je gâche mon temps à me saouler quitte à perdre bêtement la vie noyé…C’est dans ce genre de moment que les vieux doivent se sentir sages, les cons…Elle aurait bien voulu qu’un abruti comme moi y passe pour échanger avec sa mort à elle, qui a tellement plus la tête sur les épaules.

Hé oui je m’en suis sorti ! J’aurais bien aimé l’y voir faire un cent cinquante mètres de crawl complètement saoule dans une eau non climatisée. Ha ça ça la changerait de son petit cent cinquante mètres – carrés  – d’appartement bourgeois rue du Compte d’Obermann, dans lequel ses activités se limitent certainement à arroser ses plantes, scruter le quartier derrière la fenêtre et médire des mauvaises manières des jeunes en bas dans la rue inquiétante, se demander quelle excuse bidon ou quel reproche imbécile elle pourrait utiliser pour appeler ses enfants et passer le temps jusqu’à la chance aux chansons, en crachant le venin qu’elle emmagasine dans ses journées d’ennui à observer des gens viables comme elle l’était y’a pas si longtemps. Etre de plus en plus persuadé que le monde doit lui appartenir au fur et à mesure qu’il lui échappe. Ha, que mes géraniums sont magnifiques, haa, que mes pigeons sont gros, haaa que ce monde m’en veut et ce temps cruel nuit à ma beauté, à mes articulations et la complète maîtrise de mon appareil urinaire.

« Ho ! Je sais que je ne suis plus bonne à rien mais je reste gardienne des valeurs d’antan, des traditions grotesques et de la sagesse des aïeux », les mêmes qui mettaient les noirs dans les champs après avoir violé leurs filles. Oui cadavre, tes dents sont en résine et tes cheveux en cheveux, mais pas les tiens, si notre très exigeante société d’hypocrites t’abat pas c’est simplement par reconnaissance de pas nous avoir laissé un monde trop invivable et surtout pour pas que de petits malins aient l’idée de nous faire la même chose dans trente ans. Et pis surtout y’a le magot, je parie que dans la semaine qui suit j’vais voir dix bâtards de ta progéniture, leurs grosses femmes avides et leurs gamins précaires venir te cuisiner habillement sur l’emplacement du magot…Les cons, où veulent-t-ils qu’elle puisse planquer les francs qu’elle a oublié de convertir en euros ? Avec tes rhumatismes et ton mal de dos, ton fémur fébrile et ta main maladroite tu serais même plus foutue de mettre une liasse sous un matelas ou derrière une armoire, y’aurait qu’à fouiller sous les gants de toilette pour tout dégoter.

 

Pourquoi on m’a mis dans une chambre avec une vieille ? L’hôpital c’est devenu n’importe quoi, ils veulent me faire penser à ma mort à chaque fois qu’elle râle ou qu’elle ronfle, finies les belles infirmières dociles et gentilles qui fleurent bon le muguet, les vigoureux docteurs qui vous expliquent qu’avec les progrès de la médecine vous pourriez vous en sortir bientôt ou pas du tout sans en avoir trop chié, finis la morphine et le pain d’épice.

Alors que ma tirade intérieure conséquence directe de mon malsain voisinage m’épuise et que je m’apprête à me rendormir, la vieille laisse échapper un petit pet peu gracieux, dans mon dos une chaise crisse sur les dalles vertes et blanches et froides et nauséabondes de ma demeure temporaire, sur cette chaise une silhouette familière, qui pourrait bien être celle d’Antoine, s’apprête à fuir le scabreux courrant d’air anal dont ma voisine nous gratifie.

- Antoine ! Reste s’il te plaît ! Je le supplie.

- Oui je reviens, excuse-moi deux secondes, je vais aux toilettes.

 

Il quitte la pièce en trombe alors qu’un troupeau de boucs ayant dévoré un assortiment de camemberts débarque dans la chambre, quelque part d’où je ne les vois pas, j’aimerais sauter par la fenêtre mais c’est le deuxième étage. Inutile de me péter une jambe, je tiens à les conserver pour le moment ou l’on m’enlèvera la perfusion qui me tient prisonnier à deux mètres du zombie qui a la plus mauvaise hygiène de toute l’histoire du cinéma d’horreur, un feu d’artifice écoeurant d’indélicatesse, en tout cas c’est certain un sale coup pour les moustiques restés captifs dans la pièce depuis la nuit dernière. Bien fait pour eux, le moustique est ce que je hais le plus au monde, derrière les vieux, les punks, les postiers, les enfants, les files d’attente, les chenilles, les curés, l’hiver, et certainement deux trois autres choses mais que je ne crains pas de voir débarquer ici et s’adjoindre à la sordide scène.

 

Alors que j’essaye timidement de recommencer à respirer normalement, et que la vieille se retourne pour appuyer sur le bouton d’appel, exposant à mon regard fatigué une fine trace de liquide marron qui s’écoule d’une couche peu esthétique, mon ami Antoine reparaît, les mains sèches et une canette dedans, laissant présager que sa subite envie s’est déplacée. Antoine est certainement la personne que j’admire le plus et pour qui c’est le moins réciproque, c’est une sorte de meilleur ami. C’est mon modèle de réussite, il a à peu près tout ce dont j’ai toujours rêvé, physiquement, matériellement et historiquement. On se connaît depuis une dizaine d’années, maintenant. Alors qu’il s’installe silencieusement, tordant son nez dans l’espoir d’en minimiser les performances, il me regarde dans les yeux à plusieurs reprises, comme s’il ne savait pas vraiment par où commencer. « Hé ben » va-t-il lancer :

- Hé ben ! Tu nous a fais une drôle de peur…

J’attends quelques secondes, en l’observant avec un petit sourire en coin, qui doit dire ce que je n’arrive pas à exprimer par mes mots, et ce quel que soit leur nombre ou leur rareté. Que doit dire un rescapé lors de sa première allocution au monde retrouvé ? Je n’ai jamais été dans une position si importante, centre de toutes les attentions, détenteur du fil de la conversation. Cette responsabilité m’effraye, tout simplement parce que j’ai peur que ce que je cache s’échappe par mégarde, il me faut l’éviter, il me faut sortir de cette chambre et de ce cauchemar. Je n’ai jamais été bon acteur ni grand conférencier.

- J’imagine, lui dis-je. Je ne traverserai plus ce pont dans l’état dans lequel j’étais. J’ai bien failli y passer non ? J’ai des séquelles ils t’ont dit ?

- Non, je crois pas, enfin on saura pas tout de suite, mais si tu sembles un peu bizarre on avisera. J’ai prévenu un médecin de ton réveil, on va venir te voir.

- Ça fait longtemps que je suis dans le coma ?

- Quel coma ? T’étais dans les vapes, tu as fait une bonne grosse sieste depuis hier soir. Dans l’état où t’étais c’est plus le coma éthylique qui te pendait au nez que le manque d’oxygène. Comment tu t’es foutu dans ce fleuve ?

- Ben si je savais…Je ne me souviens même pas être monté sur le pont. C’est une chance qu’ils m’aient repêchés, qui les a prévenus ?

- Je sais pas trop, un conducteur qui traversait à ce moment là je crois, enfin j’imagine...

 

Cette conversation est épuisante. Pas vraiment physiquement, mais mentalement, j’ai un peu l’impression d’affronter la gestapo après quatre jours de veille. Une infirmière entre, elle tire le rideau et on l’entend changer la vieille, en lui touchant quelques mots de réconfort pour ne pas encore ajouter au déshonneur. Ce que je trouve ennuyeux c’est que le cul de la vieille me vole la vedette, même si je lui accorde trois fois mon âge, et deuxièmement, que je n’ai même pas été foutu de faire un coma digne de ce nom, j’ai juste l’impression de m’être pris une bonne cuite, et de m’être réveillé dans une fosse sceptique.

- Je vais pas pouvoir rester longtemps, me fais Antoine, j’ai rendez-vous dans une demi-heure et je suis déjà en retard. Je suis content de voir que tu vas mieux, mais faudra qu’on parle. Sonya m’a dit qu’elle passerait te voir cet après-midi.

 

Sonya est une grande amie, d’enfance. C’est certainement ma plus vieille amie, quoi que nos relations aient considérablement changé depuis qu’elle s’est fâchée avec mon autre ami Nestor, que je considère comme mon deuxième meilleur pote. Une sinistre histoire de malentendu sentimental et de trahison entre amis. Et même si j’étais plus proche de Sonya j’étais plutôt de l’avis de Nestor dans cette affaire. Comme si c’était déjà pas assez facile de se froisser avec nos griefs à nous sans qu’on ait en plus à prendre en compte ceux des autres.

- Y’a qui d’autre qui est prévenu ?

- Tes parents certainement.

- Ho non !

Si j’avais eu une autre famille, par contre, ça m’aurait certainement rassuré, mais c’est le genre d’évènement qui donnait matière à la mienne à mettre ses lourds sabots dans un espace où ils n’avaient jamais été que nuisibles.

- Tu as besoin de quelque chose sinon ?

- Un ventilateur, quinze bâtons d’encens, deux bouteilles de déodorants…

L’infirmière ouvre brusquement le rideau et me considère avec le regard le plus noir de tous les farfadets sataniques réunis. J’ai l’impression d’avoir parlé trop vite et trop fort comme cela m’arrive souvent, j’ai dit à haute voix les insanités qui devraient se maintenir dans mon pauvre crâne douloureux, et c’est face à l’autorité et à la punition que je prends conscience de ma bêtise, comme un sale gamin. J’emprunte un instant les yeux de cette femme et que je peux me voir, je suis pas fier. Couillon ! C’est le recul sur soi, c’est l’empathie appliquée à son être, de l’autocritique, qualité dont on m’a reproché régulièrement d’être parfaitement dénué.

 

- Je fais venir le médecin pour le rescapé, dit-elle d’un ton sec comme ma voisine au mois d’Août, il va bien, il est jeune, il pourra être dehors ce soir et libérer son lit.

Elle ressort sans plus mot dire. Antoine semble gêné.

- J’ai mis les pieds dans le plat c’est ça ?

- Putain Germain. Tu te rends compte que tu gènes les autres aussi par tes remarques sarcastiques ? C’est bien gentil entre amis ronds comme des queux de pelle, mais dans un hôpital, – où les gens attendent de crever – susurre-t-il plus bas, il y a des calembours que tu devrais garder pour toi. Mais bon…C’est ta façon d’être…On change pas les gens…

Il fait une pause, et après quelques secondes de silence gêné, il tourne la tête vers la porte, vérifiant que personne ne venait. Puis il reprend, sur un ton plus intime :

- Je voudrais quand même savoir avant de partir, tu te sens comment ?

- Je suis absolument confus, je languis de quitter cette chambre et de me retrouver loin de ce service, où je vais passer pour la pire des vaches pour le restant de mon séjour.

- Non, je voulais dire, hormis cet…

A ce moment là Antoine hésite. Une simple seconde, mais trop longtemps, son regard se plante au fond du mien, observe la taille de ma rétine, la pâleur de mon teint, chaque variation du ton de ma voix.

- Cet accident…Tu semblais très…Déprimé ces derniers temps.

- Hé ben, tout ça m’a un peu foutu la tête à l’envers. Tu vois je me sens plein de courage. D’empressement, plus, à vrai dire, j’ai failli crever, y va y en avoir pour un moment avant que je n’ai à nouveau plus conscience que ma mort viendra trop tôt. J’ai envie de changer un peu cette vie qui vient de m’être rendue. Je veux changer, moi aussi.

- Je suis content d’entendre ça. Parles-en à Sonya, autant, tout à l’heure, elle m’a beaucoup aidé lorsque je n’allais pas bien. Et moi je reviens te voir aussitôt que possible – il se lève et me sert la main –, remets-toi vite.

- Merci de ta visite. A plus !

- A plus ma poule…

 

Antoine sort, tant mieux, je hais les gens qui disent ‘ma poule’, y’a dix ans ça faisait tapette, maintenant ça fait mec qui s’assume, qui n’a pas d’interdit, c’est devenu un phénomène de mode comme dire ‘yo !’ ou porter les mêmes fringues que Keanu Reeves, en plus pitoyable, encore. De l’intimité artificielle, un sale truc de dragueurs, un de ces gadgets linguistiques que je me refuse à incorporer dans les cinq cents mots de mon vocabulaire.

Je pourrais rester une heure de plus dans cette atmosphère méphitique à attendre que le docteur passe ou que la vieille trépasse, à me demander si je dois me mettre au « ma biche » pour avoir l’air plus cool, me mettre dans le crâne de répondre « ma crotte » la prochaine fois qu’on me dit ça, mais mon principal soucis c’est qu’Antoine semble flairer l’anguille sous la roche que je n’étais plus en état de m’attacher aux pieds en sautant du pont. Et j’ai la chance de pouvoir encore feindre un accident, bien que ceux qui m’ont fréquenté les dernières semaines de mon ancienne et bien odorante vie ne peuvent que sentir qu’il n’est pas de hasard, à défaut de sentir la carne.

Ça fait deux mois que je lance des appels à l’aide comme autant de litres de blanc et de cordes à nœud dans le vent, ça m’a pris pas vraiment comme ça, disons que je n’ai jamais vraiment été satisfait de ma vie, en fait s’il fallait changer quelque chose je changerais tout. Mais soudainement je me suis senti écrasé, découragé, poussé à l’inverse d’un idéal que je commençais à concevoir, et plus il devenait clair et plus j’en étais loin, et plus je hurlais ‘à l’aide’ et plus je me rendais compte que personne ne parlait ma langue. Je me suis mis à me haïr, à ne plus supporter mon image, mon parfum, mes habits, mon appartement, ma vie en général, et tout ce qui me rappelait moi. Quelque chose me soufflait que je n’étais pas à ma place, et que quelques vacances en compagnie d’un litre de rhum ne suffiraient plus à me faire me sentir épanoui.

Par JC - Publié dans : jcguerin
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