Vendredi 30 juin 2006 5 30 /06 /Juin /2006 20:33

 

L'explosion de mon forfait

 

 

Une heure après, Jérém rappelait:

- Allo ça a marché...

- Ha bon?

- Sonya vient de me rappeler, on prend plus ma caisse.

- On a sauvé notre week-end...

- Oui. A plus!

- A plus!

 

C'était gagné. On avait menti à notre amie, mais après tout, ça aurait très bien pu se produire que Jérém il invente des liaisons comme moi et Nestor on fait des fois. Moi surtout. Je suis tout le temps en train d'imaginer des intrigues, un mythomane intérieur. Des histoires entre X et Y, et souvent, je suis Y. Au collège dès qu'une fille me parlait je croyais qu'elle m'aimait. Dès qu'un mec m'invitait chez lui je le prenais pour mon meilleur ami. Après c'était l'inverse, j'étais tellement persuadé de me mentir qu'une fille aurait pu se traîner à mes pieds, j’y aurais plus cru. Ainsi, Sonya ne m'en voudrait pas.

Il restait qu'à en causer à Nestor. Mais au moment d'appeler, je m'interroge. Si Sonya n'a pas du tout appelé le boulet comme le pense Jérémy, c'est juste drôle. Si elle a du l'annuler, c'est pathétique. Et ça, il me faut le découvrir. J'ai le numéro de Jean-Sébastien griffonné dans un calepin dans ma chambre.

Il me faut un quart d'heure pour mettre la main dessus. Je dois trouver un motif quelconque de l'appeler. Un faux numéro par exemple. Je me lance. Ça sonne. Ça décroche, il répond :

- Jean-Sébastien Boulay, allo?

Je raccroche. Ce n'est pas correct d'éclater de rire lorsque quelqu’un se présente. Tant pis pour les infos. Mais mon téléphone sonne à son tour. Bon sang! Mon numéro sur son écran! Couillon ! Tant pis ! Et puis…Tant qu’à être dedans, autant en profiter pour glaner des informations…

- Allo?

- Oui bonjour. C'est Jean-Sébastien.

- Ho ! JS…Comment tu vas…

- Ça va ! Et toi ma poule ?

- C'est moi qui viens d'appeler. Un faux numéro...

- Ha ! Ok, je me demandais qui c'était. Tu m'as confondu avec qui?

- Jérémy.

- Ha oui, ton pote là...Qui soit disant aime la mécanique mais pas la moto…Comment il va ? Toujours en voiture ? Il s'est pas mis au XT?

- Non.

- Et toi, quoi de neuf?

- Rien.

- Toujours à l’autre bout de la ville ? Pas trop dur le quartier ?

- Non.

- J’y suis passé il y a deux jours pour récupérer un nikko racing ovale neuf, que j’ai eu à moitié prix.

- Ah. Moi je pars en week-end dans les Alpes...

- Quelle chance! Avec des potes?

- Ouais, Jérém, Sonya, tout ça...

- Sonya? Ça fait longtemps que je l'ai pas vue.

La pitoyable Sonya. La pathétique peintre. La ridicule artiste. La calculatrice femme fatale.

- Ouais, je lui passerai le bonjour.

- Et il reste de la place?

- Non ! On est six ! On prend l'Espace ! Désolé !

- On peut prendre deux voitures sinon. La poubelle à Jérém et mon Alpha?

- Non, on peut pas, elle est cassée. Au garage. Tu penses!

- Ha, ça l'incitera peut-être à se mettre à la moto! Elle tient plus la route sa saleté ! Il va finir par se tuer si il conduit des antiquités!

On en aurait pour longtemps et plus. C'est lui qui payait, mais c'est moi qui casquais.

- Bon ben j'vais appeler Jérém alors, cette fois, désolé pour le dérangement. A plus ma poule !

- A plus!

 

J'avais bien failli tous nous mettre dans la merde. Et même, on y était. Il allait rappeler Sonya, elle allait se poser des questions. Et comme c'est moi qui avait appelé, c'est sûrement pas sur Jérém que ça retomberait. Un véritable vaudeville, le plus mauvais jamais créé, ou tout empire, tout empire, et ensuite, tout empire. A la fin, c’est tellement pire, qu’on comprend plus rien, tout le monde en a marre, on se réconcilie. C’est trop compliqué pour nos petits cerveaux. Mais là, y’aurait pas de complexité qui tienne. Pour Sonya, ça serait simple : on aurait profité d’une situation humiliante pour se foutre de sa gueule. Sacrés amis. Des amis comme on n’en demande pas. Bien traîtres et inconstants comme ils le sont tous. Sauf que elle, elle en a suffisamment pour croire que les autres valent mieux. On fait pas le poids, avec notre passé commun, face à tous ceux qu’elle connaît à peine. A raison d’une bonne grosse trahison en moyenne tous les six mois, les vieux amis, on a toujours un petit caillou dans la poche pour le jour où les hostilités débutent. Là des cailloux elle en aurait plein les poches. Elle va tout nous ressortir, les Barbie décapitées, les lapins, les indiscrétions, les mains aux fesses, et tout ce qu’on a pu dire dans son dos et qui lui est revenu à l’oreille.

Mince ! C’est la vie bordel ! On n’est pas des yéyés ! C’est démocratique, faut bien qu’on se réunisse dans l’isoloir pour voir pour qui on va voter ! Qui va sortir de notre loft ! Qui peut entrer ! C’est pas les restaus du cœur, non plus, y’a de la sélection à l’accueil. On va pas accueillir tous les boulets ! La Danuta, on l’avait évincée comme ça ! Bon débarras ! Au bout de six mois qu’elle nous avait quittés pour partir bosser aux ‘states’ on s’était tous mis à dauber sur son dos, pour se rendre compte que personne ne l’appréciait. On faisait tous bonne mine pour faire plaisir aux autres, mais elle faisait chier tout le monde. Un boulet, aussi, mais rose. Quand on a tous su ça, on n’a plus trop gardé contact. C’est normal qu’on sélectionne, c’est ça qui donne de la valeur…En même temps, pour Danuta, c’était aussi un concours de circonstances. Elle est partie six mois en Floride. On a tous cru qu’elle nous manquerait et puis non, rien du tout, y’avait juste un peu moins de bruit dans nos réunions. On l’appelait pas, on attendait qu’elle revienne, ça devait arriver, et puis si c’était pour l’entendre pérorer sur sa vie de rêve au pays de la thune…Une fois loin, les rapports humains, ils deviennent beaucoup plus francs. C’est beaucoup plus simple de parler dans le dos de quelqu’un quand ce dos est de l’autre côté de l’Atlantique. En trois semaines c’était réglé, on prenait tout ce qu’elle nous disait mal, elle prenait mal nos réactions, on était fâchés.

A ce moment-là, Sonya avait commencé à dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas, soit disant, comme ils disent dans sa famille. Si ils le pensent tout bas, aussi, c’est qu’ils savent très bien que c’est des conneries et qu’ils vont passer pour des couillons. C’aurait été Nestor…Jérém à la limite…Ça se serait passé autrement. Là, c’était Sonya, égérie du groupe. Elle a clairement exprimé son animosité naissante quand au soi-disant changement de caractère de Danuta. On aime pas que les gens changent, c’est trop compliqué, qu’ils poussent, un peu comme des fleurs, à la rigueur, mais qu’ils changent, surtout en bien, surtout quand ils deviennent plus heureux que nous, ça, c’est inacceptable, c’est comme relancer la compétition dans le groupe, qui est plutôt une structure dans laquelle on est pour être un minable inconscient à l’abris de la concurrence. La machine était lancée ! Tous les mecs qui draguaient Sonya voulaient lui faire plaisir. Alors ils cherchaient des reproches à faire à notre Américaine. Des reproches, on en trouve toujours, sans chercher trop loin. Et on brode. On bâtit des théories, on crée des monstres. Soudain, la douce Danuta était une manipulatrice frustrée et malveillante, prétentieuse et peu fiable. Elle l’avait pas mérité son voyage chez Mickey. Elle avait changé, comme on dit dans les films.

En fait, on s’est juste rendu compte que c’était notre amie, et donc, qu’elle passait le plus clair de son temps à nous lâcher, nous trahir, et nous casser des cannes à sucre sur le dos. Exactement comme on faisait avec elle. C’était inacceptable ! On ne la reverrait plus. Elle nous a pas beaucoup manqué. Les gens sont très amovibles, d’autant plus quand on les a pas dans les pattes à longueur de temps. Elle y est peut-être bien resté au pays des fous, on a trouvé d’autres gens qui s’agitaient sous nos yeux et pas à l’autre bout du monde, au travers de cartes postales trompeuses et illusoires, sans qu’on puisse juger avec les yeux. Danuta était lesbienne en plus, ça a rien arrangé, même les mecs qui avaient pas grand-chose à lui reprocher n’ont pas cherché à la défendre. Pourquoi s’emmerder pour une Polonaise qui est à huit heures d’avion au prix de se fâcher avec ses potes d’enfance qu’on voit tous les jours. Traître, raciste, méchant, lâche. C’est l’humain. Y’a pas à regretter pour Danuta, elle valait pas mieux que nous. Elle a juste essayé de nous le faire croire. Si elle était revenue on se serait fait la gueule un mois, et puis on serait redevenus les meilleurs amis du monde. On aurait invoqué la distance, l’ambiguïté, l’erreur humaine. On aurait fait semblant, comme avant, de pouvoir s’entendre. C’est plus facile que de se casser la tête à se faire de nouveaux amis.

On sort du collège, on reste ensemble, on se soude, on se tire vers le bas, on jette des pierres à tous ceux à qui il pousse des ailes. On n’a plus rien à voir les uns avec les autres, à part des souvenirs, de la gratitude, des habitudes.

 

Des complots contre Sonya, y’en auraient d’autres…Ha ça, ça va vite les complots, quand on s’y met sérieusement. Dans les foires avec la musique et les lumières qui clignotent, tout le monde est beau, on pense qu’à s’amuser, mais les griefs fleurissent à l’ombre, dans les espaces clos, quand on s’ennuie. On est entre quatre yeux, on suggère qu’on pourrait peut-être penser du mal de quelqu’un. Votre interlocuteur veut pas vous contredire. Trop compliqué. Trop fatiguant de défendre un type à qui on tient à peine, alors qu’il est même pas là pour entendre qu’on dit du bien de lui, et qui en plus potentiellement pourrait bien faire la même chose dans votre dos. Pas rentable. Alors votre interlocuteur vous en dit aussi. Il commence sobrement, il acquiesce. Il place son petit mot, ça le soulage, il sent du poids qui tombe de ses épaules. Vous devenez son bienfaiteur, celui qui écarte les mains perverses qui étouffent sa sainte gorge. Il veut pas avouer qu’il avait pas vu…Et puis vous remettez une couche, dans la cruauté, la paranoïa, la peur. Vous suggérez qu’on passe pour des couillons. Paf ! Miracle ! La bête est lâchée. Il veut pas être en reste. Il en rajoute aussi, dans la surenchère, dans la médisance facile. On cherche, on trouve. Faut surtout faire comprendre à votre interlocuteur que c’est flatteur d’être cruel. Plus on est cruel avec quelqu’un, plus on se place au dessus de lui. Quand vous avez mis votre victime bien bas, y reste qu’à se placer le plus haut possible par rapport à lui. Ensuite on dégotte un troisième couillon, il a plus qu’à se plier à la majorité.

 

Il fallait surtout pas que je tombe dans ce piège, moi. Nestor, il me défendrait peut-être. Et encore. C’est vraiment s’il pense qu’il n’y a plus d’espoir de se taper Sonya. Jérém et Antoine, j’y compte pas une seconde. Au mieux, ils fermeraient leur gueule, je peux même espérer qu’ils fassent non de la tête. Pas plus. Faut pas déconner. J’appelle Nestor :

- Allo ? Nestor ?

- Ouais ? Il répond, apparemment énervé.

- T’as l’air en colère…

- Ben un peu oui…C’est quoi ce bordel avec Sonya ? Elle vient de m’appeler, on a discuté d’Antoine, alors selon elle maintenant il est avec personne, elle non plus, et il s’intéresse à elle.

- Mais quelle mytho…

- Alors on s’est pris la tête parce que je lui ai dit pour ma théorie sur elle et Antoine.

- Mince !

- Elle a nié…

- Ça serait une preuve si y’en avait encore besoin. Antoine m’a avoué. Ils couchent ensemble. Quand on n’est pas mouillé, on rigole, on nie pas.

- Ha la saleté, elle m’avait presque convaincu…

- Ouais. On est influençable, je dis.

- Moi du coup je lui ai bien confirmé et écrasé sur la gueule pour Antoine et Corinne…

 

Ça ne s’arrangeait pas. On pouvait tout recommencer. Elle allait chercher à joindre le boulet finalement, et il lui dirait pour mon appel. J’étais foutu.

- Ha non ! Merde ! », je reprends. « Elle comptait inviter le boulet pour donner le change…Et on l’a convaincue de pas le faire en quelque sorte. Mais elle va réessayer, et moi je lui ai déjà parlé du week-end ! »

- Hein ?

- Tu sais, Jean-Sébastien…

- Non…Pas lui…Il va pas arrêter de nous causer de sa moto et de sa ville de merde…En plus sa seule forme d’humour, c’est de faire chier les gens. J’ai horreur des gars comme ça, en société c’est déjà pénible, mais en week-end, ça va être insupportable. Il va démonter nos tentes pendant la nuit, nous pousser à l’eau, nous faire des croche-pattes, rajouter du sel dans notre tambouille…Bon je viens plus !

- Je crois que je viens de perdre une amie…

- Et puis elle attendait quoi d’Antoine ? Une bague ?

- Rien du tout. Jérém m’a dit qu’elle draguait encore depuis cette histoire. Elle est juste vexée qu’Antoine ait trouvé avant elle.

- Ouais je vois. D’accord sur la forme mais pas sur le fond.

- Bon moi j’en ai ma claque, je laisse faire comme ça doit arriver. Et je vais faire une sieste. A Vendredi…

- A plus !

 

Une heure après, Sonya essaye de me joindre. Je ne décroche pas. Manœuvre savante. J’ai pas envie de parler de mes petites trahisons, et elle aura pas envie de parler de ses petites mesquineries. Un point chacun. Tant qu’on est aussi dégueulasse l’un avec l’autre, peu importe à quel point on l’est, on restera potes.

Par JC - Publié dans : jcguerin
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Jeudi 29 juin 2006 4 29 /06 /Juin /2006 20:32

Le mystère Corinne

 

Je raccroche. Ça sonne, c’est Sonya. Je décroche.

- Allo ?

- Oui, c’est encore moi, j’ai eu un coup de fil de Jérém. Tu lui as demandé si il venait ?

- Oui.

- On dirait que t’as plus envie de venir…

- Ben…Si !

- Ha. Tu me rassures…Des nouvelles de Corinne ?

- Non, pourquoi ? Enfin si, apparemment elle et Antoine sont ensemble.

- Ha bon ? Comment tu le sais ?

- C’est Jérém qui me l’a dit.

- Ha bon…

- Tu vas rigoler. A un moment j’ai imaginé que c’était toi qui était avec Antoine !

- Ah wais ? Ha ha. T’es sûr qu’ils sont ensemble ?

- Ben arrêtez de me demander ça. C’est Jérém qui m’a dit ça, demandez-lui !

- Qui ça vous ? Nestor aussi ?

- Heu…Oui…

- Toujours à s’occuper de la vie des autres ! S’il s’occupait de la sienne il y passerait moins de temps ! Il serait moins aigri, il saurait passer à autre chose…

- Hé t’énerve pas, on y a juste fait allusion…

- Je suis pas énervée. Mais dans votre groupe vous agissez un peu comme des gamins, Nestor, toi. Et Antoine. Vous manquez de maturité. Faudrait voir à évoluer. Passer à autre chose.

Discussion inutile. Sonya avait jamais compris, et elle comprendra jamais, que c’est pas aussi facile pour nous que pour elle de ‘passer à autre chose’. Elle, elle ouvre les bras, ça arrive, argent, amants, voyages. Nous on s’investi, on s’accroche tant qu’on n’a pas échoué complètement. On n’a pas tant d’occasions, alors, on consacre plus de temps à chacune. Si un plan foirait dans sa vie, dix autres plans bien meilleurs se présentaient. Y’avait qu’à verser une larme de déception et passer à la suite. Alors oui nous on ressassait. Elle devait penser qu’on y prenait plaisir, qu’on était mesquins et rancuniers…Oui, ça, enfin…Pas plus que tout le monde. Et pendant mon argumentation intérieure et inutile, elle s’énerve encore plus.

- Y’en a marre des mecs…Je ferais mieux de me faire lesbienne ! Pas un qui vaille le coup ! Quand ils sont pas moches, ils ont pas une thune ! Et les mecs bien, ils profitent de notre faiblesse, ils sont infidèles…

Ça lui allait bien. Sonya c’est le genre boudin qui cherche un Apollon, impécunieuse qui cherche un rentier, névrosée qui cherche un gars sain, et si elle ne correspondait à rien de ça en tout cas c’était la volage qui supportait pas la trahison. Elle voudrait surtout pas d’un bonhomme qui ait la moindre de ses tares. Elle était belle, populaire, cultivée, peintre, ça suffisait à acheter tout. Je la laissais continuer, il aurait fallu l’interrompre, et lui parler des heures, démonter toute sa vie, et sa vision idyllique de tout ce qui la constitue. Lui montrer les cadavres au fond des rivières. Les charniers sous les parterres de fleurs. Elle m’aurait cru ? On nie même les camps de la mort, chez ses grands-parents ! C’est génétique !

- Nestor et moi c’est de la vieille histoire, on n’en parle plus. Si il veut ressasser, tant pis pour lui. Faut passer à autre chose, devenir plus…Mature…

- Bon on n’en parle plus, je crois que ça sert à rien. Et puis je te sens agressive. On se voit Vendredi.

- Très bien. A Vendredi…

 

J’en étais sûr cette fois. Elle aboyait pour rien. Elle était jalouse. Des mecs qui mettaient le nez dans sa vie, y’en avaient des tas. Elle avait l’habitude, ça la foutait en rogne de temps à autres, aux rares moments où elle s’exposait pas justement, quand elle avait des trucs à cacher, qu’elle avait arrêté d’allumer tout le monde pour se concentrer sur une seule personne. Elle aimait être entourée, et que sa compagnie soit dépendante d’elle. Les attentions, les cadeaux. Mais dès qu’ils flairaient trop, dès qu’ils se rancardaient, pour voir comment fructifiait leur investissement, elle mettait le holà. Et surtout quand il y avait quelque chose à cacher. Une affaire louche, une aventure honteuse, un mec, tout simplement. C’était le privé, et surtout, elle avait peur de voir se dégonfler la baudruche. Nous, les mecs, les blaireaux, l’humanité mesquine, on s’attarde pas sur un bout de viande sur lequel y’a déjà des mouches. Et puis si elle échouait, il aurait pas fallu que ça se sache. Garder la tête haute. Rester victorieuse, vierge, au milieu des cadavres. Les affres de la célébrité, l’inconvénient d’être populaire. Y’a rien à faire contre ça. On veut que tout le monde nous aime, mais de chez eux, bien loin, qu’ils adulent notre image, qu’ils cherchent pas trop, qu’ils grattent pas et découvriraient une petite fiente sous un buisson. On veut leur adoration, leurs thunes, leur présence, leur implication sentimentale. Mais on veut notre vie privée. C’est réglo. Mais ça marche jamais. Y’a toujours un qui donne trop et un qui reçoit trop. Ça crée des tensions, des jalousies. Alors on vole, on dérobe, on demande même plus. Et personne me fera croire qu’aucune célébrité ne lit Gala.

 

J’appelle Antoine. C’est mon meilleur pote, y’a plus à louvoyer pour se taper Corinne, je peux le questionner, franchement :

- Allo ?

- Oui, allo ?

- Tu viens toujours Vendredi ?

- C’est qui ?

- C’est Germain…

- Ha salut. Ça va ?

- T’as pas vu mon nom sur ton écran ?

- J’avais pas ton numéro en mémoire…

- Ah. Oui j’appelais pour ce week-end.

Et je suis bien emmerdé. Demander, comme ça, brusquement. Je vais passer pour quoi ? Un type des RG ? Un crève la dalle ? Je dois encore amener ça, subtilement :

- On sera cinq donc…

- Non six, ma copine vient aussi.

- Ha oui Corinne, la sixième, c’est vrai !

- Oui…Tu la connais ?

- Non. Jérém m’en a parlé. Et voilà. Donc y’aura toi et Corinne, Nestor, Jérém, moi et Sonya.

- Ben…Oui. Je sais.

- Oui c’était pour bien faire le point.

- Oui, on devrait s’en sortir, on n’est pas quarante.

- Oui. Sonya amène personne ?

- Ben j’en sais rien. Elle en a pas parlé.

- C’est vrai.

- T’es bizarre…Qu’est ce qui t’arrive ?

- Rien !

- Tu cherches à savoir si je couche avec Sonya ?

- Mais non !

- Ben pas depuis le début de la semaine. Mais c’était pas sérieux, on s’est retrouvé un soir, on a bien bu, et puis ça s’est fait.

Antoine, il raconte toujours ça comme s’il avait vu un rat mort par terre. On a bu un coup, on a mangé une pizza, on a baisé, on a regardé un film, et des photos, on a encore baisé, on s’est fait un thé, on est allé se coucher. Rien d’exceptionnel. Entre deux Pepsi, hop, une partie de jambe en l’air. Du sport. Un autre monde, que leur monde à eux. Aucun concept d’échec, tout marche toujours. On y pense jamais, puis ça arrive, on y va, on y pense plus. Hulk Hogan contre Woody Allen. On lui laisserait pas faire ses films, on l’obligerait à se battre. Vain ! Perdu d’avance ! Une victoire tous les cent combats. Un combat par an. Autant se coincer la tête dans le gong tout de suite. De moins en moins de mots circulent dans ma tête. Pas que je sois impliqué. Pas comme Nestor. A petit homme, petites phrases. Je me sens abattu et honteux. L’idéalisme des uns, c’est le quotidien des autres.

- Non, c’était pour le rendez-vous...Quinze heures chez toi ?

- Oui, j’ai filé rendez-vous à Corinne ici aussi.

- OK. Bonne journée !

- A plus ma poule !

 

La randonnée s’annonce bien mal, soudain. Non seulement on pourra jamais pécho, mais y’aura certainement du conflit. De la bonne grosse guerre, à la baïonnette, bien rapprochée et bien sanglante, il s’agirait pas de balancer les obus sur les couillons de la tranchée d’en face. Les forces en présence se regarderaient crever bien dans les yeux, en s’écoutant beugler, à l’ancienne, avant qu’on civilise les conflits armés, qu’on les aseptise. Le téléphone sonne, à nouveau. C’est encore Sonya.

- Allo ?

- Oui, c’est encore moi. Finalement il faudra peut-être prendre deux voitures. J’ai un ami qui a pu se libérer au dernier moment.

Elle allait essayer de me prendre pour une truffe, avec un QI de dé à coudre. Déjà elle m’avait pratiquement insulté tout à l’heure pour se calmer les nerfs sur le premier couillon qui montre le bout de son nez. A Antoine, elle lui dirait rien, elle jouerait le désintérêt, la digne indifférence. Il en entendrait plus parler. Nous, on allait subir sa mauvaise humeur. Comme avec ma mère. Toujours polie, toujours aimable, consensuelle. Une fois les gens partis, elle leur vomissait sur le dos, devant moi. Elle se défoulait, elle m’informait de ses griefs à leur encontre, étanchait sa soif de cruauté. Moi, j’en avais rien à foutre, mais elle m’expliquait tout, comment c’était être bien, comment untel ou untel ne l’était pas, elle parlait toute seule, à moi. Possédée. Elle souriait à ces gens qu’elle haïssait, et moi m’honorait de sa mauvaise humeur. J’imaginais qu’elle m’accusait, de leur ressembler. Ça mettait du poids sur mes épaules, je ne devais pas être comme eux. Eux pouvaient se le permettre, elle ne leur ferait jamais de reproches. Mais pas moi. Que Sonya me fasse le même coup, je ne l’accepte pas.

Son plan, il est simple. Jouer le détachement. L’entente. Surtout pas montrer qu’elle a perdu, ni qu’elle jouait. Ne pas montrer qu’elle souffre.

- Et c’est qui le bonhomme ? On le connaît ?

- Un peu, c’est un super pote à moi, trop mignon. Super sympa. On va bien rigoler avec lui ! C’est Jean-Sébastien, tu te souviens ? Il fait du droit.

- Bon ben ? C’est bien…

- Oui, vous l’avez peut-être déjà vu, à un de mes vernissages. Il adore ce que je fais.

- Oui…Ben il a raison.

Sonya rigole :

- Merci. Du coup il faudra prendre la voiture à Jérém…

- Ben, tu l’as appelé ?

- Non…

- Parce que moi je peux rien y faire.

- Oui, c’était juste pour voir s’il n’y avait pas de problème, et si tu pouvais prévenir Jérémy. J’ai pas trop le temps…

- Ben…Ok, pas de problème.

- Au pire on pourrait prendre l’Alpha de Jean-Sébastien, mais elle consomme trop. Je sais pas si ce sera dans les moyens de tout le monde. Elle a de l’argent Corinne ?

- J’en sais rien, demande à Antoine !

Pan. Ça a fait l’effet d’un soufflet, pas celui qui se dégonfle, celui qui gifle. Elle allait me foutre la paix avec son Jean-Sébastien, tellement mieux que moi ! Tellement plus riche ! Tellement plus ouvert et cultivé ! Est-ce que je lui parle moi de tous mes potes mieux qu’elle ? Est-ce que je lui rappelle qu’elle vient de se faire pseudo-larguer pour Corinne ? Est-ce qu’elle a besoin de me faire une crise d’orgueil ? C’est qui qui s’en prend plein l’orgueil là ? Germain ! Le couillon ! Ma mère a filé l’adresse à tous mes potes ! Pour les baffes, c’est là-bas ! Et tapez fort ! Il aime ça !

- Oui, je verrai bien ce week-end. Et dans la tente de Nestor vous tiendrez à trois ?

Elle avait tout prévu.

- Oui. On vous filera nos sacs.

- Ok ! Pas de problème ! A Vendredi !

- Oui, allez !

 

Quinze jours à mourir d’envie d’utiliser mon forfait, et trois heures à le gaspiller pour savoir qui est avec qui…Je me sens des seins qui poussent.

- Allo Jérém ?

- Encore toi ?

- Oui. Mais je fais une commission de la part de Sonya. On risque d’avoir besoin de ta caisse finalement…

- Ha bon ? On est sept ?

- Oui. Elle a invité un pote en plus.

- Ha bon, ok.

Il aurait été tout à fait inapproprié et indélicat de parler de la relation Sonya - Antoine.

- Oui, un type super il paraît, elle veut rendre Antoine jaloux.

Mais la culpabilité n’est rien à côté du plaisir d’annoncer un scoop, suivi du récit de la façon mesquine dont elle a réagi. C’est pas tous les jours qu’on a l’impression d’être moins puéril qu’elle.

- C’est quoi cette histoire ?

- De source sûre… » Je prends mon temps, je fais des pauses, je jubile. Si les mecs jouent pas les commères, c’est pas par grandeur d’âme, c’est qu’on leur a jamais appris. « Elle a plus ou moins eu une relation ambiguë avec Antoine récemment ». Il est captivé. Pourtant, je ne donne que le minimum de détails. Vaguement. Ça me donne l’impression de moins trahir comme ça. Je raconterai le reste plus tard, mes quelques remords évanouis, quand de toute façon un peu plus de mal ça sera pareil… « Mais lui s’est trouvé quelqu’un d’autre, on dirait. Enfin peut-être qu’il était déjà avec elle, ben Corinne justement, j’en sais rien. Bref, Sonya a l’air furieuse.

Jérém garde le silence un instant. Il reprend ébahi :

- Ce bordel…Et elle a choisi qui pour le remplacer ?

- Je sais pas, un Jean-Sébastien…

Je le sens se décomposer au téléphone. Il pousse un ‘non’ caverneux, alarmé, qui se termine en étouffement. Il s’enquiert :

- Jean-Sébastien, son ex ?

- Je sais pas, je le connais pas. Elle m’a dit qu’il faisait du droit, qu’il avait une Alpha…

- Ho putain c’est lui… » J’aurais aussi bien pu apprendre à Jérém que son appart avait brûlé ou que ses poissons s’étaient entretués pendant ce temps. Plus rien n’allait. Tout ça, juste pour savoir si Corinne était célibataire. Faudrait jamais se mêler des affaires des autres. « Roh non ! Pas le boulet ! »

- Il est lourd ?

- Ben oui, tu le connais !

- Non…

- Si, c’est « le boulet », le type des vernissages, le régulier de Sonya, celui qu’elle se tape entre deux relations longues.

Enfer ! Le boulet, je le connaissais, mais j’avais jamais entendu personne l’appeler autrement que « le boulet ». Sauf Sonya. Elle elle essayait de nous faire croire qu’en privé il avait de la conversation. Nous on croyait pas, pas moyen, c’était inimaginable, elle nous aurait dit qu’il marchait sur l’eau, c’était pareil. Alors elle disait qu’il avait une bite de vingt-cinq centimètres, et ça nous clouait le bec. Y’a pas à réagir à ce genre d’argument, sinon pour lever le doute des autres sur ses propres dimensions, alors on salue le chiffre, donnant l’impression de s’être juste fait coiffer au poteau. Ce gars, il avait que des thunes pour cacher ses lacunes. Imbécile. Chasseur. Raciste. Comme par hasard. Rustre. Bruyant. Motard. Prétentieux. Il ratait jamais Téléfoot. Sympathique, mais jamais drôle. Aucun talent pour rien, une sensibilité nulle. Pédant, c’était le plus insupportable chez lui, détournant obligatoirement toute conversation sur le sexe, et plus précisément, le sien. Où ça passait, comment. On savait jamais ce qu’il aimait d’autre. Il parlait qu’en présence de filles, toujours pour se flatter, pérorer, draguer.

Même physiquement, si on ne pouvait lui nier une beauté irrésistible, il n’avait aucune originalité. Une brosse, toujours égale, un visage parfaitement symétrique, sans bouton, des yeux bleus gris, et un look détourné des 3 Suisses par des vêtements de marque. Ennuyeux dehors comme dedans. Attentif aux faits, seulement aux faits, « que fais-tu, qu’as-tu fait ? ». Ecouter et raconter. Tout simplement rien d’intéressant.

Et pourtant, il en faisait des montagnes ! Sur tout. Sa moto, ses enceintes, sa maison, ses amis, son ancien collège, le cinéma en bas de chez sa mère, son pote Guitou ! Tout y passait ! Tout était mieux que nous ! Y’avait pas un truc qu’on aurait acheté moins cher que lui…Pas un endroit mieux que son village natal ou on ait jamais mis les pieds ! Pas une meilleure équipe de foot que celle dudit village, Nantes, qui serait meilleure dans l’univers ! A Nantes, ils étaient champions du monde de tout ! Ils gagnaient jamais rien, mais c’est pas les médailles qui comptent ! Et chez lui, son ordinateur, que papa lui a offert, indirectement…Y’en a pas de mieux au monde ! Même à la NASA ! Météo France, c’est des guignols ! Bois une bière, elle est meilleure à Nantes ! Mange un chewing-gum, il est meilleur à Nantes ! Les oiseaux là-bas, ils sont plus gros ! Mais ils chient moins !

 Ça allait être un calvaire. Y’aurait pas un arbre, pas une fleur, pas un papillon qui ne manquerait de ne pas être aussi bien qu’à Nantes. On se demandait pourquoi tout le monde n’habitait pas là-bas…Pardi ! A cause des Nantais ! Je renonçais, ils seraient six, ça serait parfait. Jérém me sort de mes cauchemars diurnes :

- Bon, Germain, moi je viens plus, vous serez six, ça sera parfait…

- Non te casse pas la tête, j’y vais plus non plus.

- Arrête tes conneries. On va pas tout annuler.

- Qu’est ce que tu veux faire d’autre ?

- C’est toi qui a dit à Sonya qu’Antoine était avec Corinne ?

On parlait précisément de tas de gens qu’on connaissait même pas tous. C’était un soap. Un très mauvais.

- Oui.

- Ben t’as plus qu’à lui dire le contraire.

- Elle va pas annuler Jean-Sébatien, elle oserait pas…

- Couillon, y’a des chances qu’elle l’ait pas encore prévenu, elle va lui supplier, maintenant qu’elle a inventé ça. Faut que tu la rappelles le plus vite possible. Moi je passe pas trois jours avec ce guignol.

- Oui…Je sais…Mais quand elle va voir qu’ils sont vraiment ensemble, elle va m’en vouloir !

- Ben…T’auras qu’à lui dire que tu t’es trompé…Tu lui diras que je t’ai menti. Pour que tu me lâches avec tes questions sur Corinne. Et puis si elle me demande pourquoi je me suis rétracté, je lui dirai que c’était par respect pour la vie privée d’Antoine, j’avais eu des remords. Ça va marcher avec elle le coup de la vie privée.

- Ça pourra jamais marcher. C’est trop compliqué.

- Tu préfères que le boulet passe le week-end à te décrire toutes les pièces de sa moto, et sa combinaison indestructible avec laquelle il peut passer sous un camion ?

- Non…(pause absente)…Mais pense à Sonya, elle va se retrouver devant le couple, ça va lui faire de la peine.

- Chacun son tour. Ça lui fera les pieds d’être à la place de Nestor. Lui ça le fera rire.

- C’est cruel.

J’étais pas convaincu du tout que se ce soit cruel, et puis j’en avais rien à foutre, mais c’était entendu, on allait faire ça. Donc, je pouvais jouer le cas de conscience, le type bien, jusqu’à ce qu’on me force, qu’on m’oblige. Après, c’était plus ma faute. Et ça je m’en rappellerai quand il faudra rendre compte de toute cette merde à Sonya. En vérité j’étais bien content qu’une fois dans sa vie on le lui mette, le nez, dans sa merde.

- Non, dit-il sèchement. Pas plus tard qu’avant-hier Sonya draguait un de mes potes. Elle en a rien à foutre d’Antoine. Elle est juste fâchée qu’il se soit trouvé quelqu’un avant elle.

- Mince. Ça dépasse tout ce que j’imaginais.

- Bon on est d’accord alors ?

- Ok. Ben a Vendredi.

- A plus !

 

Une bonne nouvelle pour Nestor ! Faudra que je le mette dans le plan. Ça aura plus de chance de foirer comme ça, mais ça allait foirer de toute façon. Faut pas déconner. Là, on serait plus à prendre. Y’aura toujours moyen d’accuser les autres, au moins de complicité de silence ou de délit d’accréditation. Mais d’abord, je règle le problème Sonya :

- Allo ? Sonya ?

- Quoi ?

J’avais composé trop tôt. Comment amener ça  maintenant ? «  ho tu sais quoi Antoine est pas vraiment avec Corinne, Jérém a appelé exprès pour me le dire. T’es plus obligée d’amener le boulet ». C’est pas possible.

- Des vêtements qu’on a acheté ensemble, lesquels c’est les mieux pour draguer à la montagne ?

- Tu viens accompagné toi aussi ?

- Non, mais j’ai appris que finalement Corinne et Antoine sont pas ensemble…

Je suis un génie.

- Hein ? Par qui ?

- Ben Jérém.

- Ben...Comment ça?

- Je l'ai appelé pour sa caisse. Il est ok. Et puis voilà, on en est arrivé à parler de Corinne, et il m'a dit que finalement il avait mal compris. Ça me laisse un espoir!

- Ha !

Et il y avait dans ce ‘ha’ tout le soulagement imbécile de quelqu'un qui avait failli faire une grosse erreur sur un malentendu. On réfléchit dans ces cas là. On se demande combien de fois on s'est déjà foutu dans la merde pour rien du tout, sans raison.

- Ben...T'as qu'à mettre quelque chose de vert, ample. Très décontracté, pas trop élaboré. Ça lui ira bien. Bon je suis pressée. Je dois raccrocher…

- Ok merci...Bon ben à Vendredi!

- A vendredi!

Par JC - Publié dans : jcguerin
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Mardi 27 juin 2006 2 27 /06 /Juin /2006 20:31

Les préparatifs

 

Vendredi, on partait pour la randonnée qu’on avait prévue depuis trois mois et préparée depuis deux jours. Je savais pas trop quoi emmener, en fait, à part un livre, pour les longs moments d’attente qui ne manqueraient pas en présence de filles, un livre sur la montagne, de préférence, pour pas être trop dépaysé, et trois capotes, au cas où, une pour chaque soir, et une en rab des fois que y’en ait une qui craque. Faudrait pas rater des occasions avec des soucis techniques.

On sera donc bien six, toujours les mêmes et l’inconnue qui vient avec Antoine. D’où venait-elle, quand partirait-elle ? Etait-elle déjà casée, c’est ce qu’il me fallait apprendre, mais pas auprès de celui qui nous l’amène, vu qu’il y avait de fortes chances pour qu’elle le soit avec lui. Antoine traîne rarement avec des filles qu’il compte pas se taper.

On prendrait donc l’Espace du père de Sonya. Mon plan est subtil : je demande confirmation pour les modalités du transport et j’en profite pour aller aux potins chez la reine du cancan. Et ce sera l’occasion d’utiliser mon portable ruineux, vu que personne n’a jugé bon de m’y appeler jusqu’à présent :

- Allo Sonya ? C’est Germain !

- Je sais, ton nom s’affiche sur mon écran. Mon portable est pas si désuet que ça…

- Oui, je t’appelais pour la rando. On prend toujours la caisse à ton père ?

- Ben oui.

Sonya était laconique, pour une conversation téléphonique, et c’était insolite malgré tout ce qui a pu se passer entre nous la dernière fois.

- On sera bien six ? » J’amène petit à petit le vrai motif de mon appel. En général, on la découvre quarante secondes après le début de la conversation. Quand le ton change, quand les mots sont bien choisis, beaucoup moins hésitants, que votre correspondant n’est plus distrait par la façon avec laquelle il cherche à amener la chose.

- Oui.

- Tu connais la sixième personne ?

- Non. C’est une copine à Antoine. Si tu veux des renseignements appelle-le.

- Non, je m’en fous, c’était par curiosité », et mon ton qui accélère et cherche une voie vers une quelconque échappatoire pour détourner l’attention de l’objet de mon coup de fil est l’indication de la clôture du véritable motif de mon appel. Sonya est une femme, elle doit sentir ce genre de choses. Je suis grillé, j’ai plus qu’à interroger quelqu’un d’autre.

- Tu l’as jamais rencontrée ? Me relance t’elle.

- Non, je sais même plus son nom.

- Antoine m’a dit qu’elle s’appelait Corinne, qu’ils se connaissaient depuis un moment, une pote d’un pote, mais qu’ils se fréquentaient pas vraiment.

- Ha, une parfaite inconnue…

- Tu crois ?

- Ben…J’en sais rien. Justement, j’appelais un peu pour savoir.

 

Voilà ! C’est fait ! Ça c’est moi à cent pour cent, même quand je m’en sors à peu près correctement, je me grille comme il faut sur la fin. J’aime pas le moment décisif où ça peut plus échouer, c’est très Français, la phobie de la réussite. Je laisse toujours une porte ouverte à l’échec. Mais cette fois, Sonya semble ailleurs. Elle ne relève pas.

- Bon, ok, dit-elle, on s’en fout de toute façon. Il va bien ton clic-clac ? C’est confortable ?

- Ben oui…

- Oui j’avais un peu peur qu’on ait choisi le plus beau et qu’on soit pas vraiment à l’aise dedans. Bon je suis rassurée.

- Oui, rassure-toi.

Silence.

- Et ça va sinon depuis l’autre jour ? Dis-je.

- Oui, ma foi. Et toi, quoi de neuf ?

- Rien…Et toi ?

- Ben…Pas grand-chose. Bon on se rappelle Vendredi avant de partir pour voir si on n’a rien oublié ?

- Pas de problème. Salut !

- Salut !

 

Une copine à Antoine…Ben voilà, y’a qu’à appeler Jérém, lui il aura sûrement des informations. Je compose son numéro.

- Allo Germain ?

- Allo c’est Germain.

- Oui, je sais.

- Heu, oui… ». J’hésite. J’ai oublié mon speach. « Tu viens toujours Vendredi ? »

- Sonya m’a déjà demandé ce matin. Vous êtes lourds. Oui je viens. Rendez-vous à quatorze heures trente place des Artistes c’est ça ?

- Oui. Tu sais qui vient ?

- Ben oui, toi aussi non ? Toi, moi, Nestor, Antoine et sa copine et Sonya.

- Ha, oui… » Je fais l’air étonné du type à qui l’on apprend rien. Une véritable prouesse théâtrale. « Corinne c’est ça ? »

- Ha tu la connais ?

- Non. Sonya m’en a parlé.

- Elle la connaît ?

- Non.

Encore un silence. Non seulement cette conversation ne mène à rien mais on se demande tous les deux comment on en est arrivés là. On se dit que quelque part, il doit y avoir un sujet en suspens dont on a oublié de faire le tour, sans pouvoir mettre le doigt sur lequel. Je dois en sortir. Je choisi la façon rapide :

- Bon, ben, à Vendredi alors.

- Ok. A Vendredi, passe une bonne semaine.

- Toi aussi !

Mince alors, Antoine et cette fille sont ensemble. Ça enlève beaucoup du piquant qu’aurait pu avoir ce week-end, des surprises, des espoirs. Avant, je pouvais encore rêver à une belle rencontre, une magnifique brune grande et souriante, qu’on se soit plu autour du feu de camp, qu’on se soit revu par la suite, que ça se passe bien, qu’on se fiance, qu’on finisse nos jours ensemble. Maintenant, on va juste voir défiler des sommets bleus ou blancs, marcher au milieu des arbres verts, et regarder deux tourtereaux se rouler des pelles, dans l’ennui coloré le plus total, en rentrant, on aura bon teint et des courbatures partout et on aura rien gagné. Et Lundi, on recommence la même merde qu’on a quittée en partant à la montagne.

Mais un doute subsiste, il reste toujours un doute quand on a un espoir. On y croit jusqu’au bout, jusque là où ça fait le plus mal, on monte toujours plus haut pour tomber bien plus longtemps. Corinne, c’est sa copine, oui, mais comment ? Amie ? Petite amie ? Le manque de précision dans le vocabulaire entraîne parfois des équivoques désagréables.

D’un côté, Antoine, ça m’étonnerait pas trop qu’il nous ramène une fille qu’il se tape et qu’on n’ait pourtant jamais vu. Ça serait pas stupéfiant, non plus. D’un autre côté, j’avais tellement misé sur le célibat de la Corinne, et sur notre vie commune future, que je ne peux pas me résigner à voir tout ça s’envoler sur de simples présomptions, ou un malentendu malheureux. Il me faudrait au moins les voir se toucher, non là je douterais encore. Les voir s’embrasser. Là, plus de doute ! Ce genre de choses on peut compter dessus, y’a pas d’ambiguïté possible. C’est pas pour rien qu’on cherche tous ça, que c’est le commencement de toute relation, le premier baiser. Plus de doute, après ça, pas sur la véracité des sentiments de l’autre qu’on ne connaît jamais, mais plus de risque que ça échoue, plus de doute sur son avenir proche. On n’a pas encore eu ce qu’on voulait, mais on n’a plus peur, on est un peu vainqueur, déjà, on a vaincu la vie, on a réussi à pas la laisser foutre sa merde comme elle a l’habitude de le faire. Peu importe ce qui peut arriver après, on amarre le monde qu’on s’est créé dans sa tête à la réalité, on n’a plus l’impression de naviguer dans l’illusion. On pose pied à terre, la plage est devant nous, on a trouvé notre continent. Un roulement de langues pour nous rassurer sur nous-même.

 

Donc, pas d’hésitation à avoir, il me faut savoir. La dernière personne auprès de laquelle je peux me renseigner, c’est Nestor, le roi du détail. Si il y a un indice sur une quelconque liaison Antoine-Corinne, il ne peut pas ne pas l’avoir remarqué. C’est pas le genre à collecter les ragots, lui c’est plutôt le genre à avoir une petite voix qui lui souffle un tas de choses et pas forcement agréables. Ça l’oppresse, quelquefois c’est de la pure paranoïa, une invention de son esprit, mais la plupart du temps c’est vrai. Il peut savoir qui est avec qui avant même que eux le sachent. C’est chiant de prévoir l’avenir, comme c’est quand même pas souvent qu’il nous prépare de bonnes surprises, on passe son temps à imaginer le pire, on anticipe tout ce qui va nous tomber sur la gueule, et c’est déjà un peu sur nos épaules.

J’appelle. Il répond :

- Allo ?

- Salut, c’est Germain.

- Je sais, c’est écrit sur mon écran.

- Oui je sais, c’est l’habitude.

- Bienvenue dans l’aire où on peut sélectionner ses appels.

C’était rien cette phrase, mais elle m’a fait froid dans le dos. Je doutais déjà un peu de tout et de tous et maintenant je commençais à être certain que ça allait pas s’arranger. Chacun de mes amis qui n’avait un jour pas répondu à un de mes appels venait de perdre quelques points dans mon estime.

- Je t’appelle pour la rando. Tu viens toujours ?

- Je sais pas trop.

- Ha bon ? Qu’est ce qui t’arrive ?

- Je sais pas, je sens le plan foireux. Tu vas me dire que je suis parano, mais j’ai l’impression qu’il se passe un truc entre Sonya et Antoine, et en général ce genre de pressentiments ils s’avèrent juste. Alors tu me comprends…

Tout à fait. Les amis, ça trouve matière à vous torturer même dans leur bonheur, au moment d’être heureux, ils pensent encore à s’en servir contre vous. Et puis là il soupçonnait les deux spécialistes de ce petit jeu. Ce que Nestor craignait, à tort, c’est qu’Antoine et Sonya nous filent rendez-vous l’air de rien, et quand on pourrait plus s’échapper, ils nous infligeraient leur bonheur, sans qu’on ait le choix d’y échapper. Nestor et moi, ça nous aurait touchés, vu qu’on est toujours plus ou moins sur Sonya. C’est comme faire deux cents bornes pour aller à la fête foraine et se rendre compte qu’elle est fermée. Et c’est ce que je fais, là, je téléphone pour vérifier. Si on doit faire que marcher ce week-end, autant pas s’encombrer de filles. Mais dans le fond, c’était hors de propos, je rassurais Nestor :

- Mais non, t’inquiète, Antoine est avec la fille qu’il nous ramène. Et je crois pas que Sonya soit avec quelqu’un…

- Ha bon ?

- Oui, c’est Corinne son prénom. C’est Jérém qui m’a rencardé.

- Ouais…Mais bon je connais Sonya. Je te jure que y’a quelque chose d’étrange. Si elle est pas avec lui, elle y pense…

- Elle va bien déchanter. C’est l’occasion de voir Sonya prendre un râteau…

- T’y crois à ça ?

- Non…Mais le cas échéant il nous restera Corinne !

- Tu la connais ?

- Non…

- Hé ben ?

Nestor il aimait bien connaître les filles avant de tomber amoureux d’elles et finalement les draguer. Le genre romantique pathétique, qui a lu trop de mangas, qui aime partir de rien pour arriver à tout, comme ses héros japonais. Les héros ricains, eux, c’est les plus forts dès le départ, leurs ennemis ont une chance que par la ruse ou la tricherie. Dès qu’ils sont pris, paf, ils retournent en enfer avec Carlos. Le Japonais, lui, il vaut rien au début, peut-être vaguement un talent caché, c’est très prétentieux, représentatif de petits mangakas complexés et vierges, timides et solitaires. C’est une sorte d’être génial à qui on n’a jamais donné l’occasion d’exprimer ses talents, comme s’imaginent tous les blaireaux incapables qui n’ont jamais rien fait d’utile. La fatalité…C’est ça qui les empêche. Les empêche de quoi ? Devenir super balèzes et casser du golgoth. Mais il faut qu’ils en chient encore, qu’ils souffrent, ils s’entraînent plus qu’ils combattent. Les super héros ricains eux ils progressent jamais, au pire, ils achètent un nouveau gadget ou changent d’avion, comme Batman, ils sont pétés de thune, en général. Nestor, c’est le jaune, il se frotte aux filles avec lesquelles il a aucune chance, il s’arrache littéralement pour sortir quelque chose de bien de lui-même, et faut chercher profond quand on déprime en permanence, et puis il se lance dans un combat vain, comme dans un dessin animé Tong. Sauf que lui, une fois à terre, il y reste, il continue pas à ramper avec les deux jambes cassées, un bras arraché et à moitié aveugle.

Et puis il y est bien, finalement, dans ce système, à en chier en permanence, il a l’impression que ça l’entraîne. Les comics il aime pas, le style je suis invincible, « j’ai plus qu’à chercher où je pourrais bien servir ». Il s’est jamais demandé pourquoi les héroïnes de mangas étaient des déesses qui jouent les sottes et celles de comics des pots de fleur accessoires qui ne font que faire le lien entre leur mâle et la famille américaine type.

 

- Hé ben c’est une fille, elle peut pas être atroce. C’est une copine à Antoine en plus, c’est pas le genre à se taper trop des moches…

- Bien sûr que si. Il nous les présente pas celles-là, c’est tout…

- Tu crois ? Je réponds.

Ce qui me laisse rêveur. Il aurait donc vachement plus visité les grottes de Lascaux qu’on aurait dit. Et moi, pendant ce temps, je perdais huit ans avec la même nana, tout ça pour me la faire piquer par un Canadien, et c’était même pas Roch Voisine. Quitte à en arriver là j’aurais préféré que ça dure trois mois et passer à autre chose. J’avais gâché ma vie. Peu importe. Il m’en reste encore un peu, c’est le bel âge on dit. On a l’air expérimenté auprès des jeunes et jeune auprès des expérimentées. N’importe quoi. Les on-dit, les clichés. Je vais pas me plaindre, qu’elles y croient ! Je vais pas leur dire le contraire, pas avant d’avoir la quarantaine. Mais je dois convaincre Nestor :

- Bon tu vas pas nous lâcher au dernier moment ? Antoine y va avec Corinne, et Sonya y va seule. T’as halluciné, c’est tout.

- Ça serait bien la première fois…

- Oui…

- Avec Sonya surtout. Plus elle cherche à cacher quelque chose et plus tu le sens. Et elle cache quelque chose…

- Ça a peut être rien à voir avec Antoine ?

- Avec Jérém ?

- Pourquoi Jérém ?

- Parce qu’il vient !

- Et alors ?

- Ben je sens qu’il va y avoir une catastrophe ce week-end. Sonya agit déjà avec moi comme si elle m’en voulait à l’avance parce que y’a toutes les chances que je lui en veuille après.

C’était embrouillé, mais prémonitoire, je suivais l’histoire. Si ce qu’avait imaginé Nestor était vrai, Sonya aurait pas une seconde calculé qu’il pourrait être encore attaché à elle. Elle croyait aux sentiments réciproques, comme elle avait choisi quelqu’un d’autre quand il la draguait, elle s’était dit qu’il était passé à autre chose, on se serre la main, on est potes, bonne chance pour ta vie pourrie. Là elle chercherait juste à s’entourer d’un maximum de personnes pour montrer qu’elle a mis la main sur LE mâle. Que Nestor crève de faim, c’était pas important, c’était plus son soucis, c’était la vie qu’était foutue comme ça. Elle avait certainement imaginé des tas de bonnes raisons d’en avoir rien à battre, on en trouve toujours en raclant bien, on les mesure pas, on les compte, les raisons. En face, y’a « je vais peut être faire passer un week-end affreux à mon ami, le décevoir, le faire souffrir, le trahir par omission, le mettre en face du fait accompli et basta, comme la bolognaise ». Une seule raison, ça fait pas la balance. Il avait qu’à pas être amoureux.

- C’est peut-être totalement autre chose. T’es toujours en train de cogiter sur la vie sexuelle de Sonya aussi. Fous-lui la paix. Après tout ça fait un moment votre histoire…

- En mois, peut-être. C’est pas le temps qui compte, tu sais, dans les peines de cœur. C’est les actions. Tout ce qui est arrivé, tout ce qui a changé. Tant que tu végètes, tu peux le faire un mois, un an, dix ans. Elle, elle a du se taper dix mecs depuis. Moi, personne. Forcement que ça doit vous paraître lointain. Moi c’est toujours mon échec précédent.

Il devient pénible. Dans ces cas-là, y’a plus qu’à ressortir ses préceptes bouddhistes.

- Faudra bien faire avec…

- Ou pas faire du tout. Et puis, aussi, t’es sûr qu’elle a personne Sonya ?

- Je crois pas…

- Tu trouves pas ça étrange ?

Ho que si maintenant qu’il mettait le doigt dessus. Bien sûr, quand on est deux à chercher des preuves sur un ragot quelconque, on en trouve, suffit de se baisser. Il s’en passe des trucs, on peut faire nos femelles rotor aussi, analyser, tirer des conclusions, regrouper le tout, bâtir une théorie, et la corroborer. Pour finalement être complètement à côté de la plaque, comme ça nous arrivait souvent. On a même cru qu’elle était passée lesbienne pendant un moment. Après, on se sent couillons, on se demande comment on en est arrivé à se foutre ça dans la caboche. Mais Sonya célibataire, sans que ça paraisse dans le journal, on était dubitatifs. Enfin, vraiment célibataire, sans personne, pas un coup d’un soir, pas un régulier, pas une idylle qui traîne dans un coin de la ville ou à l’autre bout du monde. Sonya à l’écouter elle était célibataire la moitié du temps, même au bras de ses mecs. Le célibat, c’était dans son cœur, il suffisait pas d’avoir un guignol aux basques pour former un couple, qu’elle disait. En ce moment, on n’en connaissait aucun, de guignol, ni en train de passer, ni sur le point de débarquer. C’était pas arrivé depuis les grandes vacances de mille neuf cent quatre-vingt quinze. C’était miraculeux, suspect, donc. Elle se débrouillait toujours pour trouver le suivant avant de quitter celui d’avant. La solitude, c’était pas la peine de lui en causer, c’était un souvenir d’enfance, ou un concept métaphysique.

- Si, je dis, maintenant que tu en parles. Elle est peut-être avec quelqu’un sans nous l’avoir dit ?

- Probable.

- Bon tu viens alors ?

- Wais. T’es sûr qu’Antoine est avec cette fille ?

- Ben, d’après Jérém. J’ai pas plus d’infos…

- Ok.

- Tu me demandes pas si Sonya est pas avec moi par hasard?

- Haha. Non…Je te fais confiance !

- Ah. Merci…

- Bon ben à Vendredi ?

- A Vendredi !

Par JC - Publié dans : jcguerin
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Lundi 26 juin 2006 1 26 /06 /Juin /2006 20:30

Mon premier et dernier jour à MTO

 

Comme il est coutume j’arrive bien habillé le premier jour de travail, en smoking, cravate, chaussures propres, sans trou. C’est assez loin de chez moi, pratiquement une heure de transports en commun, de têtes déprimées et bien peu éveillées qui plongent leur nez pâle dans des journaux gratuits, ou des romans à la mode. Quand on commence de grands changements dans sa vie on se dit toujours qu’on ne ressemblera jamais aux autres millions de couillons qui ont fait les mêmes, le travail, les enfants, le mariage, et puis en deux semaines c’est réglé, on est comme eux, déçus, blasés, résignés et mis à terre. Battus par le fardeau. Des fois l’illusion dure quelques mois puis on se croise dans une glace et on se compare avec une photo de jeunesse, et ce n’est évidemment plus la même personne, il y a dans le miroir quelque chose de dégoûtant et de malade qui vous donne envie de tout plaquer pour recommencer les mêmes conneries, ailleurs.

Alors effectivement c’est ce que je me dis, que du travail c’est plus d’argent et que je ne me laisserai pas bouffer, que je vais rester zen, c’est la seule solution, un peu comme si à la boîte, c’était moi, le patron. Mais non, je le sais bien, c’est pas moi, c’est certainement un de ces gros bourgeois arrivistes et avides, radins, très à droite et généreux comme un coup de pied au cul. On les reconnaît, souriant malgré leur trou dans l’estomac, qu’ils s’infligent, soit disant que ça leur confère le droit de gagner dix fois votre salaire, c’est plutôt dans l’autre sens que ça se passe, et gros, gros comme des vaches, des blobs, à moitié chauves, bronzés artificiellement pour avoir l’air sympathiques, commerciaux comme mon pénis dans un couvent et certains d’être les personnes les plus intelligentes et éclairées de la planète. Finissant leur carrière par la ruine de leur société et eux riches à millions dans un paradis fiscal.

Ah les rois de la trahison et de la fausse affection on les retrouve dans de grands bureaux d’ébène, candidats idéaux pour se faire des amis, toujours prêts à vous parler de leurs malheurs pécuniaires, de leur dernière Porsche et du fait qu’il sera impossible de vous augmenter cette année. Ça ils vous demandent de vous saigner pour leur commerce, pour leur compte, de sacrifier votre famille et vos amis pour la survie de la France et d’attraper le pourboire qu’ils vous expédient au lance-pierre, limiter les heures supplémentaires non payées c’est presque une insulte à la philosophie besogneuse de leur îlot du bonheur capitaliste. Mais aux premiers frimas, les patrons, c’est chacun pour sa peau, et tout pour sa poche, et eux ils ont les moyens de disparaître, changer de vie et sucer le sang d’autres gogos un peu plus loin. De vraies tiques. Opportunistes comme des parasites malfaisants. Vénaux comme leurs bonnes femmes.

 

J’arrive sur place. De l’extérieur, la société a l’air vraiment accueillante, de grandes plaques dorées à l’entrée annoncent plusieurs sièges au même endroit, aux noms douteux à consonance anglo-saxonne. Certainement une société sans employé dans une cabane à l’autre bout du monde, utilisée pour entuber le fisc. Mon ancien patron faisait ça, aussi, pour une autre de ses boîtes. Ces gars là payent moins d’impôts que moi, j’en suis sûr, lors des repas de patrons dans les restaurants hors de prix, dilapidant tout ce qui n’ira pas dans notre salaire, les boss se filent des combines, gagner plus, investir moins, garder le plus possible pour soi et ses enfants dépensiers, et sa femme, je vous en parle même pas, un trou dans l’estomac et le budget de la boîte à elle toute seule, mais en amour, on compte pas, surtout pas quand ce sont les employés qui sponsorisent. Après tout c’est de l’élevage, de l’esclavage légal, et faire crever ces gens plus vite c’est un peu leur rendre service, limiter leurs revenus, c’est ne pas les exposer à s’écharper à en vouloir toujours plus.

Les locaux sont plus sobres, pas dégueulasses mais je n’ai pas encore pénétré dans le cœur même. Pas de surprise, la secrétaire est mignonne, faudrait pas gâcher l’image de marque de MTO avec un boudin. On vend du thé après tout. On me fait faire le tour des locaux, c’est vite vu, et puis rencontrer le personnel, c’est encore plus vite vu, ils ne sont pas du tout une cinquantaine, même en comptant dix personnes en vacances et dix autres malades, ils sont tout juste une douzaine, à bosser comme des forcenés pour faire croire qu’ils sont quatre fois plus aux clients qui aiment les grands chiffres ronds. Douze, c’est pas sérieux, c’est comme les œufs, à peine plus qu’un pack de bière et presque autant qu’un paquet de biscuits. Dans une grande salle sont rangés les thés, et ça n’est assurément pas là qu’a été prise la photo que j’ai vue sur le net. Non contractuelle elle devait être, ici c’est des cageots avec des sacs à moitié ouverts, les bêtes courent, ça pue, c’est rangé par ordre alphabétique.

Le patron n’est pas là, j’entrevois son bureau, hyper équipé, grand et confortable pendant que les gens qui bossent ici en permanence se contentent d’une petite pièce bruyante et mal éclairée. L’apparence, toujours, après la secrétaire, le client verra de l’or sur les murs et du marbre sur le sol, et se dira qu’il est pas le premier couillon à confier des thunes à ces guignols. Où est-il le patron, je me le demande, dans un avion en train de lire ou dans un train à bouquiner, à un repas d’affaires ou chez une pute de boulot ? Peu importe, semble dire la secrétaire avec ses yeux, tout le monde semble bien content que le loup ait quitté la bergerie, on étire la pause café, on sourit, on marche pas comme sous les balles. Il revient cet après-midi, on en profite. Au mur, des devises de patron, nombrilistes et hors de la réalité, à la gloire des sangsues qui nous étouffent « le patron c’est grâce à lui qu’on est là et c’est un type trop bien et quand il râle c’est parce qu’il faut bien pis c’est toujours positif ». Une photo des enfants, ils sont quelconques, fades, avec des sourires d’Américains, sans vie, prêts à prendre le train en marche.

 

La salle du café, lieu chaleureux où les gens font semblant de parler boulot et oublient quelques minutes qu’ils sont en prison. C’est là qu’on m’abandonne, avec mes nouveaux collègues de travail. Après les présentations réglementaires ils ne tardent pas à me dire ce que je sais déjà, que le boss est une ordure, mais en plus, qu’il est prétentieux, nerveux, atrabilaire, pénible, et des noms d’oiseaux de tous les pays et tous les climats. Il se prend pour un génie, dans sa société qui ne décolle pas, il vit autant que ses clients dans l’illusion créée par leur site internet qu’il a inventé de toute pièce, quand il n’est pas pathétique avec son complexe de supériorité injustifié, il hurle, crie, râle, comme seul moyen de communication, ne fait confiance à personne, surveille tout le monde, reprend leur travail et y ajoute ses propres erreurs qu’il prend pour la grâce d’une muse quelconque. Un bonhomme bien oppressant et facultatif, et même plus, un frein au bon déroulement du travail de chacun.

Ils sont sympas mes collègues, ils me préviennent vite de rassembler mes cartouches, quitte à perdre du temps à noter les ordres contradictoires de leur, notre, ahuri de chef que je n’ai pas encore vu. Le même ahuri qui affiche des règlements intérieurs et des horaires de travail autour de sa photo, dans la salle de pause, histoire que personne ne se sente bien au sein de la galère. Mais le rafiot coule, qu’on me rassure ! Ici tout le monde attend la première brèche pour ne pas écoper et partir avec les meubles. Le licenciement économique semble être l’idéal de tous, et on me met bien tôt dans la combine, pas qu’ils pensent que leur commerce n’ait aucun avenir, mais aucun avenir avec ce patron là, et pas de bol, c’est la seule personne qu’ils ne peuvent pas foutre dehors. Quelle ironie ! Ici personne ne l’aime et c’est ce qui les rapproche tous, une bonne haine, y’a rien de tel pour rassembler curés et filles de joie. Nous voilà obligés de rallonger la pause pour que chacun explique bien sa manière de faire couler le rafiot en faisant semblant de refaire la peinture, c’est à se demander comment avec une telle mauvaise volonté ils génèrent encore des bénéfices. Ça circule pas mal le personnel me dit-on, on voit souvent de nouvelles têtes et on les remplis bien vite des mêmes choses avant même de leur laisser une heure pour le comprendre tout seuls. On se prendrait presque d’affection pour le capitaine embourbé dans une mutinerie générale.

 

Sauf que son bateau qu’on m’avait vendu pour une caravelle au milieu des océans, il est à quai, et c’est un pédalo, tout rouillé et branlant encore. Ça on peut dire qu’ils sont honnêtes mes collègues, j’ai bien vite compris qu’on avait un seul client à l’étranger, en Thaïlande, là où le boss passe ses vacances, comme par hasard. Il y a beaucoup de hasards autour du personnage, comme des voitures de fonction qui ressurgissent à chaque inspection des comptes, des gens douteux, des sociétés anonymes…Beaucoup trop pour ne pas susciter l’antipathie placide de la totalité du personnel, à part Audrey, qui aurait eu une liaison avec lui, et dont le poste n’est pas forcement bien défini au sein de l’entreprise. Les bruits courent vite et grandissent bien, ils seraient mariés, comme ça, opportunément, pour payer encore moins d’impôts.

 

On recense deux personnes qui démissionnent à la fin du mois, trois qui ne renouvelleront pas leur contrat, trois autres qui comptent pas finir l’année ici, et au-delà de six mois il n’y a plus de volontaires, sauf moi, bien sûr. Vers onze heures trente la pause est finie, on me montre ce que je devrai faire. Lire des commandes dans un fichier, aller préparer les mixtures, remplir des tas de papier, donner tout ça au bureau des envois. Si un ingrédient manque ou si je ne le connais pas, je dois remplacer par quelque chose qui s’approche. Si une commande est importante, j’ajoute un porte-clefs MTO avec le coli. Je dois bien sûr mettre un peu moins que le poids demandé et si possible facturer un peu plus, et mélanger le tout avec une herbe sèche et peu onéreuse au goût neutre. Ici on ne cherche pas à garder le client, on préfère arnaquer le plus de monde possible une seule fois que s’acharner sur un seul homme. Personne ne fait de procès pour deux ou trois sachets de thé, alors on se fait plaisir.

Des fois, me dis Jules, celui que je vais remplacer, on a des remords, on veut bien faire le travail, c’est possible en plus, ça prend pas trop de temps, on veut modifier une composition pour offrir un mélange réellement agréable et être sûr que celui qui le goûte rappelle, mais le patron veille, les ordres sont les ordres. Jules part un peu à cause de ça, et puis surtout, il a l’impression de plus savoir comment faire assez bien. Il a la charge de créer de nouvelles compositions aussi, suivant les saisons, et soient elles sont pas bonnes, soient elles sont trop chères. Le patron dort mal, il se fait des thés toute la nuit et ça arrange rien, il goûte des compositions en court et les critique, il donne ses propres idées alors qu’il n’y connaît rien, quand c’est pas bon c’est de la faute à Jules, il a raté le dosage. Si c’est réussi c’est trop cher.

 

A midi je vois Jules passer la porte pour la dernière fois, il sourit, on dirait la scène mythique de Midnight Express, c’est Billy Hayes, il est libre, il a trouvé un autre couillon pour faire ses compositions à sa place. Il ne mange même pas avec nous, il fuit jusque chez lui, il est fier d’avoir réussi à se faire virer, les autres l’applaudissent. Quelque chose me dit que l’après-midi va être pénible, et la secrétaire me confirme qu’il a pris l’avion, qu’il en a peur, et qu’il va se venger sur nous. On va tous manger, pas très loin, on se prend un sandwich et une boisson qu’on consomme à l’ombre. Deux heures de pause, incompressibles, à traîner dans les boutiques, s’ennuyer, parler de rien.

L’idée selon les autres c’est que quand on connaît pas on se laisse prendre, on rentre au bureau avant l’heure et on regarde le plafond, puis le boss surgit et vous parle de boulot, vous lui montrez ce que vous faites, vous bossez gratos. Un génie du mal, un calculateur. René, un de mes collègues, il a pensé à lui faire la peau, comme ça, pour rigoler, mais il a besoin de son job, il a trois enfants, et évidemment, se faire traiter comme un gamin par un père imbécile quand on a soi-même des enfants, c’est pas agréable. Il tient le coup, cherche beaucoup ailleurs. Il fait comme tout le monde, quoi, il subit, et regarde autour dès fois qu’ailleurs ça serait mieux, tant qu’il a cette illusion, que notre bonheur dépend d’où on est et pas de qui on est, il a de l’espoir. Alors il reste.

En face de notre bistrot ça finit par grouiller de flics, avec leurs regards mauvais et vicieux, qui scrutent les allures, les couleurs, toujours le blâme à portée de main, le sexe dans l’autre, se redécouvrant une virilité dans leur immunité. Traquant tous les petits bonheurs qui serviraient pas l’état, vendeurs à la sauvette, fumeurs de shit, et tout ce qui se gare sans payer sa taxe. J’ai vendu ma voiture à cause d’eux, il y a quatre ans. J’avais l’impression qu’ils me surveillaient, en permanence, ma vitesse, ma façon de conduire, l’endroit ou je me gare, la durée de mes séjours. Utiliser les transports en commun c’est être plus libre, finalement. Bien sûr j’ai perdu des amis, on m’invitait moins souvent à aller en ville, ou à la campagne, ma foi peu importe, si on m’aime pour ma voiture…Ils auraient fini par me remplacer par quelqu’un qui a la clim. Sous quarante degrés à l’ombre elles fondent bien les amitiés, ça, c’est sûr.

La flicaille s’est réunie pour surveiller une porte, grande, fermée, avec des barricades. On part avant de savoir ce qu’il y avait dedans. René il la ramène pas trop, il passe devant eux tout pâle, un peu suant, les mains dans les poches. Et puis quand ils sont loin il se roule un petit pet pour se détendre, prenant de la beuh dans une énorme boîte de thé qu’il avait dans son sac. On s’installe dans le square à côté du bureau. On se réunit tous à l’ombre, on dit encore un peu de mal du boss, on se cherche quelques excuses pour rester plus.

 

Et puis il faut y retourner, tout le monde rechigne, la bête sera de retour. On traîne le pas, pourtant, on veut pas être en retard, ça serait un scandale, malgré les dizaines d’heures supplémentaires et gracieuses que tous consentent, la ponctualité est de rigueur, sinon, blâme, avertissement, et malheureusement pas renvoi. On languit tous la pause café, moi aussi, pourtant j’ai pas encore commencé à travailler. Une fois dans les locaux, le petit théâtre se met en place, tout le monde baisse la tête et file dans sa geôle, le patron m’accueille, bienvenu le nouveau, serrage de main, « je suis Lionel Fons », discours chaleureux, j’essaye d’oublier les préjugés que tous les autres se sont efforcés de m’inculquer, mais c’est pas facile. Devant moi, un gros bourgeois dégarni, nerveux, au regard faussement pénétrant et réellement sentencieux, comme si j’étais un client, comme s’il cherchait déjà à savoir par quelle faille il allait m’arnaquer, et quel reproche il aurait à me faire si par hasard je demandais un jour une augmentation. Il n’a pas encore l’air de s’être fait à l’idée que personne ne reste assez longtemps pour en réclamer une.

Le premier discours dans une entreprise il doit toujours être le plus faux possible, il faut s’imaginer qu’on est l’inverse de ce qu’on est vraiment. Employé comme patron. Vous, vous dites que vous adorez cette boîte, que vous pensez y trouver bonheur, prospérité et petits enfants, que vous aimez travailler la nuit et que vous êtes un génie incompris. Le boss, il espère que vous vous y sentirez bien, il dit qu’il travaille qu’avec les meilleurs, que son radeau asthmatique a plein d’avenir, que tout va bien et que de petites fleurs poussent dans les plinthes. C’est à celui qui sortira le plus d’absurdités, et comme j’ai lu la veille un bouquin sur la question je suis bon à ce jeu, mais lui aussi, dix minutes de plus et il nous restait qu’à se demander en mariage. Il m’entraîne dans son bureau, comme pour m’en foutre plein la vue, comme pour me donner envie d’être à sa place, d’avoir de l’ambition, l’ambition d’avoir une femme vénale et des amis pas mieux, de miser toute sa gloire et sa vie sur le fric qu’on n’utilise que pour du confort, d’en vouloir toujours plus que le voisin, de trinquer qu’avec du cognac qui coûte le prix d’un vélo et de décorer son appart avec du Picasso et autres Degas. Tout un programme de beauf, comme lui, comme son antre, comme son discours, avide, faux, mesquin et sournois, calculé, rabâché, et vomis devant moi pour la centième fois, et toujours avec plus d’entrain, de confiance, de bons sentiments. Il doit sortir d’une école de commerce, d’abord on vous vide le crâne, ensuite on vous envoie vider celui des autres.

Autour de moi ça craque, c’est froid, c’est pire que chez moi, non seulement rien n’est vivant dans cet endroit, mais tout est hostile, c’est comme être entouré de télés, il cherche ici à me donner envie de choses qui ne font pas partie de moi. C’est comme un viol, cérébral, dégueulasse, de la prostitution, et à la chaîne encore, où on ne sait plus très bien qui est la pute, le maquereau et le client.

 

Ensuite le patron m’explique sa philosophie, quelque chose d’encore très profond, amour, fleurs et encore des fleurs de toutes les couleurs mais surtout qui se vendent bien, vous êtes le meilleur, je suis le plus beau, ensemble on va racheter le monde, et je te pipeaute sur mes perspectives d’avenir, ma vie sociale, mon amour de mes employés. Fons, c’est un pseudonyme, quelque chose qu’il a pris pour avoir l’air plus dynamique, selon lui, pour échapper à la justice quelque part dans une de ses vies sociales antérieures, selon moi. C’est le genre à se faire braquer sa Porsche par un pote pour arnaquer les assurances. Il me sort des feuilles de papier avec des schémas, expliquant la hiérarchie de la boîte, avec des ronds, des carrés, des flèches, une superbe perte de temps pour exposer rien du tout, faudra des mois pour démystifier ces diagrammes bizarres, inutiles, dont la logique doit être solidement encrée dans la tête de Lionel. Il transpire, il est mal à l’aise, il sue l’impuissance et l’incompétence, si je criais « contrôleur des finances » il partirait en courant sans demander son reste.

Il me demande si on m’a fait visiter des locaux, je dis non pour rigoler, et c’est reparti pour un tour. Tout le monde pouffe en voyant mon air faussement surpris, je m’ébahis pour toutes ces piteuses pièces que j’ai déjà vu trois heures avant sans le moindre enthousiasme, on arrive à la salle de repos, on sent qu’il a horreur de cette pièce, elle est pleine d’une atmosphère de haine à son égard, de tous les ragots qui circulent à son endroit, et puis elle représente une quantité non négligeable d’argent qu’il aurait pu gagner en plus si ses employés se reposaient moins. Il n’y reste jamais, sauf pour abréger la pause de ses esclaves, ou pour paraître amical et complice, exercice auquel il échoue immanquablement. Quand il entre, tout le monde se tait, ce qui laisse à penser qu’ils disaient du mal de lui ou de l’entreprise. Les prochains dont la tête va rouler, ils sont devant moi, en pause dès le début de l’après midi, me croyant enfermé avec la bête.

On parvient à la pièce où sont entreposés les thés, et Lionel tente alors de m’apprendre mon boulot. Il n’y connaît rien, ça se sent, pour moi ce sont des numéros et des noms, pour lui des piles de billets. Personne ici n’a encore l’amour du thé, de son origine, de ses saveurs, de ses facultés, de ce qu’il exprime par ses arômes. Tout le monde le boit dans de l’eau chauffée en bouilloire électrique, dans un gobelet en plastique ou un mug. Comme ça, vite fait, n’importe lequel au gré des envies, tout ce que ça leur rappelle c’est le rayon du supermarché où ils se le procurent machinalement. Et puis le thé c’est classe, ça salit pas les dents et ça donne pas mauvaise haleine comme le café, voilà tout. Quel mal à ça ? Aucun, bien sûr, on va pas créer d’incident politique pour trois bouts de feuilles séchées. Ce qui me dégoûte, c’est d’essayer de le faire passer pour un objet d’adoration experte qui ne transparaît nullement autour de moi, ni dans les murs, ni dans les gens. Nous sommes les engrenages d’une mécanique à créer de la marchandise, travestie en rêve par des brochures multicolores. Lionel n’est pas mieux, une âme vide et un cœur vide travesti par une chemise rose à deux cents euros, une coupe de cheveux convenue masquant une calvitie bien méritée, sur une tête vide, remplie de mensonges, d’avidité, de calculs. Tout est faux. Et me dire que je pourrais me faire à devenir comme ça me terrifie.

 

Ces lieux me rappellent trop ce que j’ai toujours été et ce que je ne veux plus être, l’ennui, l’équivoque, l’inexact, travesti tartufe, vain dissimulateur. Tout des plinthes au plafond m’évoque ma mort. C’est comme un caveau ici, j’y mets le premier pas, je suis sensé y rester jusqu’à être cassé, brisé, au moment ou je souhaitais relever la tête. Je peux maintenant vivre sans travail ou mourir dans l’opulence. Quelque chose me dit que je dois quitter ces lieux, avant d’y laisser trop de moi, avant d’offrir à ce vampire sans moralité mon sang pour qu’il le vende à son tour, dans une préparation de son cru. Tout ceux avant moi s’y sont desséchés, écorchés, un mal nécessaire pour les carriéristes, un joug trop lourd pour les flemmards.

Aujourd’hui je dois prendre une décision qui changera toute ma vie, toute, de maintenant jusqu’à ma mort certaine. Quoi que je fasse, je regretterai. Quelque part je crois devoir choisir entre la rue et la prison, entre les incertitudes et les acquis. Mais plus sa bouche dégoûtante me vomit ses flots rancis de futilités défigurées, plus l’étau se resserre et tente de me happer, plus je suis certain de ne pas être à ma place. Ho ça, ça arrangerait bien des choses que je reste, je me la ferais ma place, j’y trouverais mon compte, petit à petit, dans ce minuscule univers, il y a certainement du beau sous les cailloux ternis, mais l’air frais, la liberté, je crois qu’ils me manqueraient trop. J’étoufferais dans cette pièce, chaque nuit je revivrais ma noyade, le noir, le froid, la pression de l’eau qui m’emmène là où je n’ai jamais choisi d’aller, parce que j’ai fait le saut, que j’ai mis le pied dedans. Je n’ai plus l’âge de vivre résigné. Je pars, ce soir.

 

Par JC - Publié dans : jcguerin
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Lundi 26 juin 2006 1 26 /06 /Juin /2006 10:27
The kombucha mushroom people,
Sitting around all day,
Who can believe you,
Who can believe you,
Let your mother pray, (sugar)

Well Im not there all the time you know
Some people, some people, some people,
Call it insane, yeah they call it insane, (sugar)
I play russian roulette everyday, a mans sport,
With a bullet called life, yeah called life,(sugar)
You know that every time I try to go
Where I really want to be,
Its already where I am,
Cause Im already there.(sugar)

The kombucha mushroom people,
Sitting around all day,
Who can believe you,
Who can believe you,
Let your mother pray, (sugar)

I got a gun the other day from sako,
Its cute, small, fits right in my pocket,
Yeah, right in my pocket, (sugar)
My girl, you know, she lashes out at me sometimes,
And I just kick her, and then shes o.k. ,shes o.k.(sugar)
People are always chasing me down,
Trying to push my face to the ground,
Where all they really want to do,
Is suck out my mother fucking brains, my brains (sugar).

The kombucha mushroom people,
Sitting around all day,
Who can believe you,
Who can believe you,
Let your mother pray~,

I sit, in my desolate room, no lights, no music,
Just anger, Ive killed everyone,
Im away forever, but Im feeling better,
How do I feel, what do I say,
Fuck you, it all goes away,
How do I feel, what do I say,
Fuck you, it all goes away,
How do I feel, what do I say,
In the end it all goes away,
How do I feel, what do I say,
In the end it all goes away,
How do I feel, what do I say,
In the end it all goes away,
How do I feel, what do I say,
In the end it all goes away,
How do I feel, what do I say,
In the end it all goes away,
How do I feel, what do I say,
In the end it all goes away,
In the end it all goes away,
In the end it all goes away,
In the end it all goes away,
In the end it all goes away.
Par JC - Publié dans : jcguerin
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