L'explosion de mon forfait
Une heure après, Jérém rappelait:
- Allo ça a marché...
- Ha bon?
- Sonya vient de me rappeler, on prend plus ma caisse.
- On a sauvé notre week-end...
- Oui. A plus!
- A plus!
C'était gagné. On avait menti à notre amie, mais après tout, ça aurait très bien pu se produire que Jérém il invente des liaisons comme moi et Nestor on fait des fois. Moi surtout. Je suis tout le temps en train d'imaginer des intrigues, un mythomane intérieur. Des histoires entre X et Y, et souvent, je suis Y. Au collège dès qu'une fille me parlait je croyais qu'elle m'aimait. Dès qu'un mec m'invitait chez lui je le prenais pour mon meilleur ami. Après c'était l'inverse, j'étais tellement persuadé de me mentir qu'une fille aurait pu se traîner à mes pieds, j’y aurais plus cru. Ainsi, Sonya ne m'en voudrait pas.
Il restait qu'à en causer à Nestor. Mais au moment d'appeler, je m'interroge. Si Sonya n'a pas du tout appelé le boulet comme le pense Jérémy, c'est juste drôle. Si elle a du l'annuler, c'est pathétique. Et ça, il me faut le découvrir. J'ai le numéro de Jean-Sébastien griffonné dans un calepin dans ma chambre.
Il me faut un quart d'heure pour mettre la main dessus. Je dois trouver un motif quelconque de l'appeler. Un faux numéro par exemple. Je me lance. Ça sonne. Ça décroche, il répond :
- Jean-Sébastien Boulay, allo?
Je raccroche. Ce n'est pas correct d'éclater de rire lorsque quelqu’un se présente. Tant pis pour les infos. Mais mon téléphone sonne à son tour. Bon sang! Mon numéro sur son écran! Couillon ! Tant pis ! Et puis…Tant qu’à être dedans, autant en profiter pour glaner des informations…
- Allo?
- Oui bonjour. C'est Jean-Sébastien.
- Ho ! JS…Comment tu vas…
- Ça va ! Et toi ma poule ?
- C'est moi qui viens d'appeler. Un faux numéro...
- Ha ! Ok, je me demandais qui c'était. Tu m'as confondu avec qui?
- Jérémy.
- Ha oui, ton pote là...Qui soit disant aime la mécanique mais pas la moto…Comment il va ? Toujours en voiture ? Il s'est pas mis au XT?
- Non.
- Et toi, quoi de neuf?
- Rien.
- Toujours à l’autre bout de la ville ? Pas trop dur le quartier ?
- Non.
- J’y suis passé il y a deux jours pour récupérer un nikko racing ovale neuf, que j’ai eu à moitié prix.
- Ah. Moi je pars en week-end dans les Alpes...
- Quelle chance! Avec des potes?
- Ouais, Jérém, Sonya, tout ça...
- Sonya? Ça fait longtemps que je l'ai pas vue.
La pitoyable Sonya. La pathétique peintre. La ridicule artiste. La calculatrice femme fatale.
- Ouais, je lui passerai le bonjour.
- Et il reste de la place?
- Non ! On est six ! On prend l'Espace ! Désolé !
- On peut prendre deux voitures sinon. La poubelle à Jérém et mon Alpha?
- Non, on peut pas, elle est cassée. Au garage. Tu penses!
- Ha, ça l'incitera peut-être à se mettre à la moto! Elle tient plus la route sa saleté ! Il va finir par se tuer si il conduit des antiquités!
On en aurait pour longtemps et plus. C'est lui qui payait, mais c'est moi qui casquais.
- Bon ben j'vais appeler Jérém alors, cette fois, désolé pour le dérangement. A plus ma poule !
- A plus!
J'avais bien failli tous nous mettre dans la merde. Et même, on y était. Il allait rappeler Sonya, elle allait se poser des questions. Et comme c'est moi qui avait appelé, c'est sûrement pas sur Jérém que ça retomberait. Un véritable vaudeville, le plus mauvais jamais créé, ou tout empire, tout empire, et ensuite, tout empire. A la fin, c’est tellement pire, qu’on comprend plus rien, tout le monde en a marre, on se réconcilie. C’est trop compliqué pour nos petits cerveaux. Mais là, y’aurait pas de complexité qui tienne. Pour Sonya, ça serait simple : on aurait profité d’une situation humiliante pour se foutre de sa gueule. Sacrés amis. Des amis comme on n’en demande pas. Bien traîtres et inconstants comme ils le sont tous. Sauf que elle, elle en a suffisamment pour croire que les autres valent mieux. On fait pas le poids, avec notre passé commun, face à tous ceux qu’elle connaît à peine. A raison d’une bonne grosse trahison en moyenne tous les six mois, les vieux amis, on a toujours un petit caillou dans la poche pour le jour où les hostilités débutent. Là des cailloux elle en aurait plein les poches. Elle va tout nous ressortir, les Barbie décapitées, les lapins, les indiscrétions, les mains aux fesses, et tout ce qu’on a pu dire dans son dos et qui lui est revenu à l’oreille.
Mince ! C’est la vie bordel ! On n’est pas des yéyés ! C’est démocratique, faut bien qu’on se réunisse dans l’isoloir pour voir pour qui on va voter ! Qui va sortir de notre loft ! Qui peut entrer ! C’est pas les restaus du cœur, non plus, y’a de la sélection à l’accueil. On va pas accueillir tous les boulets ! La Danuta, on l’avait évincée comme ça ! Bon débarras ! Au bout de six mois qu’elle nous avait quittés pour partir bosser aux ‘states’ on s’était tous mis à dauber sur son dos, pour se rendre compte que personne ne l’appréciait. On faisait tous bonne mine pour faire plaisir aux autres, mais elle faisait chier tout le monde. Un boulet, aussi, mais rose. Quand on a tous su ça, on n’a plus trop gardé contact. C’est normal qu’on sélectionne, c’est ça qui donne de la valeur…En même temps, pour Danuta, c’était aussi un concours de circonstances. Elle est partie six mois en Floride. On a tous cru qu’elle nous manquerait et puis non, rien du tout, y’avait juste un peu moins de bruit dans nos réunions. On l’appelait pas, on attendait qu’elle revienne, ça devait arriver, et puis si c’était pour l’entendre pérorer sur sa vie de rêve au pays de la thune…Une fois loin, les rapports humains, ils deviennent beaucoup plus francs. C’est beaucoup plus simple de parler dans le dos de quelqu’un quand ce dos est de l’autre côté de l’Atlantique. En trois semaines c’était réglé, on prenait tout ce qu’elle nous disait mal, elle prenait mal nos réactions, on était fâchés.
A ce moment-là, Sonya avait commencé à dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas, soit disant, comme ils disent dans sa famille. Si ils le pensent tout bas, aussi, c’est qu’ils savent très bien que c’est des conneries et qu’ils vont passer pour des couillons. C’aurait été Nestor…Jérém à la limite…Ça se serait passé autrement. Là, c’était Sonya, égérie du groupe. Elle a clairement exprimé son animosité naissante quand au soi-disant changement de caractère de Danuta. On aime pas que les gens changent, c’est trop compliqué, qu’ils poussent, un peu comme des fleurs, à la rigueur, mais qu’ils changent, surtout en bien, surtout quand ils deviennent plus heureux que nous, ça, c’est inacceptable, c’est comme relancer la compétition dans le groupe, qui est plutôt une structure dans laquelle on est pour être un minable inconscient à l’abris de la concurrence. La machine était lancée ! Tous les mecs qui draguaient Sonya voulaient lui faire plaisir. Alors ils cherchaient des reproches à faire à notre Américaine. Des reproches, on en trouve toujours, sans chercher trop loin. Et on brode. On bâtit des théories, on crée des monstres. Soudain, la douce Danuta était une manipulatrice frustrée et malveillante, prétentieuse et peu fiable. Elle l’avait pas mérité son voyage chez Mickey. Elle avait changé, comme on dit dans les films.
En fait, on s’est juste rendu compte que c’était notre amie, et donc, qu’elle passait le plus clair de son temps à nous lâcher, nous trahir, et nous casser des cannes à sucre sur le dos. Exactement comme on faisait avec elle. C’était inacceptable ! On ne la reverrait plus. Elle nous a pas beaucoup manqué. Les gens sont très amovibles, d’autant plus quand on les a pas dans les pattes à longueur de temps. Elle y est peut-être bien resté au pays des fous, on a trouvé d’autres gens qui s’agitaient sous nos yeux et pas à l’autre bout du monde, au travers de cartes postales trompeuses et illusoires, sans qu’on puisse juger avec les yeux. Danuta était lesbienne en plus, ça a rien arrangé, même les mecs qui avaient pas grand-chose à lui reprocher n’ont pas cherché à la défendre. Pourquoi s’emmerder pour une Polonaise qui est à huit heures d’avion au prix de se fâcher avec ses potes d’enfance qu’on voit tous les jours. Traître, raciste, méchant, lâche. C’est l’humain. Y’a pas à regretter pour Danuta, elle valait pas mieux que nous. Elle a juste essayé de nous le faire croire. Si elle était revenue on se serait fait la gueule un mois, et puis on serait redevenus les meilleurs amis du monde. On aurait invoqué la distance, l’ambiguïté, l’erreur humaine. On aurait fait semblant, comme avant, de pouvoir s’entendre. C’est plus facile que de se casser la tête à se faire de nouveaux amis.
On sort du collège, on reste ensemble, on se soude, on se tire vers le bas, on jette des pierres à tous ceux à qui il pousse des ailes. On n’a plus rien à voir les uns avec les autres, à part des souvenirs, de la gratitude, des habitudes.
Des complots contre Sonya, y’en auraient d’autres…Ha ça, ça va vite les complots, quand on s’y met sérieusement. Dans les foires avec la musique et les lumières qui clignotent, tout le monde est beau, on pense qu’à s’amuser, mais les griefs fleurissent à l’ombre, dans les espaces clos, quand on s’ennuie. On est entre quatre yeux, on suggère qu’on pourrait peut-être penser du mal de quelqu’un. Votre interlocuteur veut pas vous contredire. Trop compliqué. Trop fatiguant de défendre un type à qui on tient à peine, alors qu’il est même pas là pour entendre qu’on dit du bien de lui, et qui en plus potentiellement pourrait bien faire la même chose dans votre dos. Pas rentable. Alors votre interlocuteur vous en dit aussi. Il commence sobrement, il acquiesce. Il place son petit mot, ça le soulage, il sent du poids qui tombe de ses épaules. Vous devenez son bienfaiteur, celui qui écarte les mains perverses qui étouffent sa sainte gorge. Il veut pas avouer qu’il avait pas vu…Et puis vous remettez une couche, dans la cruauté, la paranoïa, la peur. Vous suggérez qu’on passe pour des couillons. Paf ! Miracle ! La bête est lâchée. Il veut pas être en reste. Il en rajoute aussi, dans la surenchère, dans la médisance facile. On cherche, on trouve. Faut surtout faire comprendre à votre interlocuteur que c’est flatteur d’être cruel. Plus on est cruel avec quelqu’un, plus on se place au dessus de lui. Quand vous avez mis votre victime bien bas, y reste qu’à se placer le plus haut possible par rapport à lui. Ensuite on dégotte un troisième couillon, il a plus qu’à se plier à la majorité.
Il fallait surtout pas que je tombe dans ce piège, moi. Nestor, il me défendrait peut-être. Et encore. C’est vraiment s’il pense qu’il n’y a plus d’espoir de se taper Sonya. Jérém et Antoine, j’y compte pas une seconde. Au mieux, ils fermeraient leur gueule, je peux même espérer qu’ils fassent non de la tête. Pas plus. Faut pas déconner. J’appelle Nestor :
- Allo ? Nestor ?
- Ouais ? Il répond, apparemment énervé.
- T’as l’air en colère…
- Ben un peu oui…C’est quoi ce bordel avec Sonya ? Elle vient de m’appeler, on a discuté d’Antoine, alors selon elle maintenant il est avec personne, elle non plus, et il s’intéresse à elle.
- Mais quelle mytho…
- Alors on s’est pris la tête parce que je lui ai dit pour ma théorie sur elle et Antoine.
- Mince !
- Elle a nié…
- Ça serait une preuve si y’en avait encore besoin. Antoine m’a avoué. Ils couchent ensemble. Quand on n’est pas mouillé, on rigole, on nie pas.
- Ha la saleté, elle m’avait presque convaincu…
- Ouais. On est influençable, je dis.
- Moi du coup je lui ai bien confirmé et écrasé sur la gueule pour Antoine et Corinne…
Ça ne s’arrangeait pas. On pouvait tout recommencer. Elle allait chercher à joindre le boulet finalement, et il lui dirait pour mon appel. J’étais foutu.
- Ha non ! Merde ! », je reprends. « Elle comptait inviter le boulet pour donner le change…Et on l’a convaincue de pas le faire en quelque sorte. Mais elle va réessayer, et moi je lui ai déjà parlé du week-end ! »
- Hein ?
- Tu sais, Jean-Sébastien…
- Non…Pas lui…Il va pas arrêter de nous causer de sa moto et de sa ville de merde…En plus sa seule forme d’humour, c’est de faire chier les gens. J’ai horreur des gars comme ça, en société c’est déjà pénible, mais en week-end, ça va être insupportable. Il va démonter nos tentes pendant la nuit, nous pousser à l’eau, nous faire des croche-pattes, rajouter du sel dans notre tambouille…Bon je viens plus !
- Je crois que je viens de perdre une amie…
- Et puis elle attendait quoi d’Antoine ? Une bague ?
- Rien du tout. Jérém m’a dit qu’elle draguait encore depuis cette histoire. Elle est juste vexée qu’Antoine ait trouvé avant elle.
- Ouais je vois. D’accord sur la forme mais pas sur le fond.
- Bon moi j’en ai ma claque, je laisse faire comme ça doit arriver. Et je vais faire une sieste. A Vendredi…
- A plus !
Une heure après, Sonya essaye de me joindre. Je ne décroche pas. Manœuvre savante. J’ai pas envie de parler de mes petites trahisons, et elle aura pas envie de parler de ses petites mesquineries. Un point chacun. Tant qu’on est aussi dégueulasse l’un avec l’autre, peu importe à quel point on l’est, on restera potes.
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